vendredi 24 mai 2013

La Loreley Blaise cendrars


La Loreley Blaise cendrars

En amont de Coblence, où le Rhin roule ses flots tumultueux entre une double barrière de collines plantées de vignes, un rocher abrupt élève vers le ciel sa tête orgueilleuse : c'est le rocher de Loreley, rendu populaire par la légende et chanté par Heine. Quand un bateau s'avance en glissant sur les flots, à la nuit tombante, le pilote jette des regards apeurés vers le formidable sommet rocheux. Tels de petits marmots bavards, les vagues minuscules et toujours en mouvement se racontent dans un doux murmure des histoires merveilleuses. Là-haut, perchée sur la croupe grisâtre, vêtue de roses et couronnée d'étoiles, la légende balbutie un étrange conte : elle parle de la jolie nymphe perfide qui venait autrefois s'asseoir sur le rocher, chantant de douces mélodies de sirène, jusqu'au jour où une triste aventure l'en chassa pour toujours.
Il y a bien longtemps de cela ! L'histoire est-elle vraie ? Qui le sait ?
En ce temps-là, quand la nuit sombre étendait ses voiles sur les vignobles et que sa morne et pâle compagne la lune faisait un pont d'argent dessiné de mille arabesques brillantes sur les flots d'or vert, le rocher retentissait du son d'un chant merveilleux, tandis qu'une femme d'une admirable beauté apparaissait sur son sommet. Sa chevelure d'or, véritable manteau royal, se déroulait sur ses luxuriantes épaules et venait se mourir en gracieuses ondes sur la somptueuse robe blanche qui semblait envelopper ses formes superbes d'un nuage lumineux.
Malheur au batelier dont les rames le portaient près du rocher à cette heure où les yeux las se ferment au jour tandis que les cœurs s’ouvrent à l'amour. Comme autrefois Ulysse errant, il était fasciné par le chant séducteur. Cette voluptueuse musique lui faisait oublier le présent et son œil, aveuglé, comme son âme, perdait de vue remous et écueils. Cependant cette resplendissante femme, éblouissante comme une fleur dans sa beauté épanouie, était assise sur un tombeau. Quand le malheureux nocher fasciné voguait vers elle, rêvant déjà de la posséder, les flots jaloux aspiraient sa barque et la précipitaient traîtreusement au dernier moment contre le rocher. Et le sombre bloc, semblable à la montagne d'aimant du pôle Nord, brisait sans pitié, en mille morceaux, le navire contre ses parois résistantes.
Le murmure furieux du Rhin couvrait les cris de mort de la victime. Et jamais plus on ne voyait le malheureux.
Quant à la vierge que personne n'avait encore aperçue de près, elle continuait à jeter dans la nuit, tous les soirs, son chant doux et tentateur, jusqu'à ce que la nuit s'effaçât sous les baisers roses de l'aurore et que l'astre brillant du jour chassât des vallées des gris brouillards du matin.
II.
Ronald était un adolescent fier et hautain, le plus hardi guerrier à la cour de son père le comte palatin du Rhin. Il entendit un jour parler de cette femme belle comme une déesse. Son cœur brûlait du désir de la contempler. Il n'avait pas encore vu la vierge et il l'adorait déjà à la folie.
Il s'éloigna de la cour, comme s'il se rendait à la chasse. Mais en réalité il s'était embarqué sur le bateau d'un vieux marinier plein d'expérience qui devait le conduire tout droit au rocher. La vallée du Rhin était enveloppée par les sombres voiles du crépuscule quand l'esquif s'approcha du colosse de pierre.
Le soleil couchant a déjà disparu derrière les montagnes. La nuit étend ses voiles de deuil sur leurs sommets baignés dans l'ombre. Et une flamme tremblotante apparaît au bleu firmament: c'est l'étoile du soir, Vénus. C'est l'ange gardien du jeune téméraire qui l'a fait apparaître tout en haut de la voûte céleste, comme un avertissement à sa folie aveugle.
Il regarde vers le ciel, charmé un instant. Un léger cri s'échappe de la poitrine de son vieux guide assis à ses côtés.
" Loreley " murmure-t-il avec effroi, " la voyez-vous, l'enchanteresse ? "
Mais le jeune chevalier reste muet. Déjà il l'a aperçue et il ne peut contenir une exclamation de surprise. Les yeux démesurément ouverts, il regarde fixement vers la hauteur. Loreley y est assise. Oui, c'est bien elle. On dirait l'image resplendissante d'une déesse dans un cadre sombre. Une fleur merveilleuse à l'arôme pénétrant, qui fleurirait sur des décombres. C'était bien sa chevelure aux boucles d'or, sa robe de lin aux reflets éclatants.
Assise sur la falaise, elle peigne sa toison dorée. Une lueur entoure sa belle tête dévoilant sa grâce et son charme malgré l'éloignement et la nuit. Ses grands yeux veloutés sont pleins de douce rêverie, ses joues colorées du plus pur incarnat semblent s'offrir au baiser, en leur somptueuse magie, et ses lèvres, tel un fruit gonflé de sève, d'un rouge éclatant de chairs fraîchement coupées, s'entrouvrent, laissant libre cours aux chants et aux mélopées. Et voilà qu'une mélodie fait vibrer le silence nocturne, émouvante et plaintive, attirante et captivante comme le chant mélodieux du rossignol en une calme nuit d'été.
De nouveau, c'est le silence........... Elle est assise là-haut, tranquille et pensive, laissant se perdre ses regards dans le lointain crépusculaire. Puis elle jette les yeux dans la vallée, vers le fleuve, et son regard rencontre celui du jeune adolescent qu'elle a fasciné, pénétrant jusqu'au fond de son âme, comme un rayon ardent, pour y aviver le brasier incandescent de la passion.
L'infortuné frémit légèrement. Les yeux ne peuvent se détacher des traits de l'infernale beauté et s'enivrent aux nectars trompeurs de l'amour. Rocher, courant, tout se fond, s'estompe avec le ciel énorme, il ne voit plus qu'une seule chose : cette femme assise au bord du précipice, son sein blanc qui palpite, les deux purs saphirs de ses yeux. Il lui semble que la barque s'avance trop lentement à son gré : il est incapable de rester dans l'esquif. Il croit entendre sa voix, d'une harmonie indicible et tentatrice. Le feu qui embrase ses sens devient une fournaise incandescente. Comme un poulain échappé, il se jette par dessus bord. La rive l'appelle.
" Lore ! "
Son cri d'amour se meurt en un appel plein d'angoisse que le gouffre engloutit.
L'écho porta sa plainte jusqu'aux rochers. Les flots soupirèrent et léchèrent avec compassion la dépouille de l'infortuné. Quant au vieux batelier, il poussa un soupir douloureux et se signa. Au même instant un éclair déchira les nuages amoncelés et un coup de tonnerre étouffé gronda derrière les montagnes. Tout en bas, les vagues murmuraient doucement tandis que, sur le sommet, le chant mystérieux de Loreley retentissait à nouveau, mais cette fois triste et semblable à un soupir.
III.
Le comte palatin ne tarda pas à apprendre la funèbre nouvelle. Son cœur paternel fut empli de douleur et de colère. Il ordonna qu'on s'emparât de la traîtresse sorcière, morte ou vive. L'après-midi du lendemain, un bateau rapide, armé d'un puissant équipage, descendit le Rhin. Quatre bateliers tenaient les rames, endurcis au métier et brunis par les autans. L'œil sombre du capitaine, sous ses sourcils en broussailles, contemple sévèrement le rocher qui émerge dans le lointain, sombre et muet. Le deuil et l'exaspération ont marqué de leur empreinte le visage de cet homme aux larges épaules. Il avait imploré la grâce de pouvoir précipiter la séductrice du haut du rocher dans les tourbillons du fleuve, afin qu'elle y trouvât une mort certaine. Car ses artifices, avait-il dit, pourraient servir à la prisonnière pour s'évader des chaînes et des cachots. Le comte palatin avait consenti à ce plan de vengeance.
IV.
Les premières ombres du crépuscule enveloppaient peu à peu, timidement, la terre assoupie. Des hommes armés avaient cerné le rocher. Le chef, accompagné de trois courageux guerriers, gravit avec peine les flancs abrupts. Le sommet était baigné dans une nue de lumière et d'or. Les hommes prenaient cette lueur pour le rouge du couchant. Mais c'était une magique phosphorescence enveloppant la vierge : elle apparut au même instant sur le bord de la falaise. Elle s'y installa, songeuse, et commença à peigner les flots dorés de sa chevelure avec un peigne d'or. Puis elle détacha un collier de perles de son sein et sa main étroite et blanche fixa complaisamment, d'un geste plein de coquetterie, le bijou dans les boucles de son front. Mais voilà qu'elle aperçoit les hommes menaçants. Un nuage de colère se répand sur ses traits.
" Que viennent chercher les faibles fils de la terre sur ces hauteurs ? " dit-elle, tandis que ses lèvres fleuries de roses écarlates se meuvent avec mépris.
" C'est toi que nous cherchons, sorcière ! " s'écrie le chef en fureur, et, riant ironiquement, il ajoute: " Oh, toi, pour te précipiter dans le gouffre profond de ce fleuve ! "
Un éclat de rire perlé fusa, faisant retentir les montagnes d'alentour d'un gracieux écho.
" Oh ! Le Rhin va venir lui-même me chercher ! " crie la vierge. Et puis elle se penche sur l'abîme ouvert, aussi bas qu'elle peut. Elle arrache de son front le collier qui l'orne et le lance dans les flots, triomphante. De ses lèvres s'échappe un chant de victoire :
"Vite, vite, mon père !
A ta fille chérie envoie tes blancs chevaux !
Sur le flot que j'espère
Je voudrais chevaucher et par monts et par vaux ! "
O miracle! Une tempête s'élève, le Rhin s'enfle en bouillonnant, une écume blanche comme neige recouvre les rives du fleuve qui se gonfle. Deux vagues à la tête couronnée de mousse, tels deux blancs coursiers, se dressent des profondeurs jusqu'au sommet du rocher et emportent la naïade gracieuse dans leur caressant remous. Et elles déferlent en écumant de joie par dessus sa tête.
V.
Epouvantés, les envoyés revinrent chez le comte palatin et lui racontèrent avec embarras cette étrange aventure.
Ronald fut beaucoup pleuré. On enterra son corps que l'onde compatissante avait jeté sur la rive: le convoi funèbre fut suivi par une foule immense poussant des cris de douleur.
Depuis ce jour on ne revit jamais plus Loreley.
Et pourtant, quand la nuit sombre étend ses voiles sur les collines couvertes de vignes, quand sa morne et pâle compagne la lune dessine sur les flots verts un pont d'argent aux mille arabesques chatoyantes, une étrange voix de femme retentit sur le rocher, douce et plaintive, séductrice et captivante comme le chant harmonieux du rossignol dans une chaude et calme nuit d'été.
Elle est partie, Loreley ! Mais son charme magique est resté parmi nous.
Tu l'aperçois, ô voyageur, dans les yeux brillants des belles filles du Rhin; il se niche dans les fossettes gracieuses de leurs joues purpurines; il sommeille dans le pli de leurs lèvres charnues, dont le rouge sensuel semble appeler le baiser.
Tu en éprouveras la puissance sur les rives du grand fleuve : il t'abreuvera de douces joies et d'enivrants bonheurs. Cuirasse ton coeur, arme ta volonté, voile tes regards.
Ecoute l'avertissement d'un sage poète rhénan: " Oh mon fils ! Oh mon fils, prends bien garde aux bords du Rhin ! " 
- Elle est partie, Loreley ! Mais son charme magique est resté parmi nous.

Wikipédia

jeudi 23 mai 2013

Quelques nouvelles...

Depuis quelques mois, nouvelle maison et nouveau jardin.

D'abord sous la neige. C'était il n'y a pas si longtemps que cela ! Pommier et prunier...

Lilas, chèvrefeuille, etc...

Le sapin d'un Noël d'il y a deux ou trois ans...Moi, je dis qu'il sera magnifique pour le prochain Noël dans notre salon. Mais tout le monde n'est pas d'accord.


Un noyer dans le jardin voisin et sous mes fenêtres.

 Une clématite cachée sous la vigne et le lierre...



Notre nouveau "chez nous" après la neige et avant la pluie, le plaisir de découvrir des bleuets dans la jardin .



Je sais pas...


Le pommier ou prunier en fleurs. Ben oui ! Je saurai vraiment les reconnaître quand j'aurai vu les fruits...







Et petit bout de bois pas loin de la maison...

La suite, bientôt...

Bisous

lundi 20 mai 2013

L'Escargot et le Rosier Conte d'Andersen




Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans l'escargot ? Eh bien, lui-même.
- Attendez un peu que mon temps arrive ! disait-il. Je ferai des choses bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du lait comme des vaches et des moutons.
- A vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier. Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous ?
- Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si pressé. Attendre est plus excitant.
Un an plus tard, l'escargot était presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs toujours fraîches et toujours nouvelles.
L'escargot s'avança.
- Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part. Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin.
L'été passa, l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux. Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et l'escargot.
- Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne serez plus que branches nues.
- Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi.
- Evidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment seulement cela se produit ? Pourquoi cela se passe ainsi et pas autrement ?
- Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je ne pouvais pas faire autrement.
- Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot.
- En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu encore bien davantage ! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde.
- Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il ? Je me suffis amplement.
- Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de nous- mêmes ? Apporter ce que nous pouvons ? Je sais, je ne donne que mes roses, mais vous ? Que donnez-vous au monde?
- Ce que j'ai donné ? Ce que je lui donne ? Je crache sur le monde ! Il ne sert à rien ! Je me fiche de lui ! Vous, continuez à faire éclore vos roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi.
Et l'escargot rentra dans sa coquille et la referma sur lui.
- C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte. J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie !
Et le rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa ... mais dans le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de nouveaux escargots ; ils se recroquevillaient toujours dans leurs maisons et ils crachaient ... le monde ne les concernait pas. Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois ? ... Elle ne sera pas différente.

mercredi 15 mai 2013

Victor Hugo L’Art d’être grand-père


Enfants, oiseaux et fleurs

Je suis des bois l'hôte fidèle,
Le jardinier des sauvageons.
Quand l'automne vient, l'hirondelle
Me dit tout bas : Déménageons.

Après frimaire, après nivôse,
Je vais voir si les bourgeons frais
N'ont pas besoin de quelque chose
Et si rien ne manque aux forêts.

Je dis aux ronces : Croissez, vierges !
Je dis : Embaume ! au serpolet ;
Je dis aux fleurs bordant les berges :
Faites avec soin votre ourlet.

Je surveille, entr'ouvrant la porte,
Le vent soufflant sur la hauteur ;
Car tromper sur ce qu'il apporte
C'est l'usage de ce menteur.

Je viens dès l'aube, en diligence,
Voir si rien ne fait dévier
Toutes les mesures d'urgence
Que prend avril contre janvier.

Tout finit, mais tout recommence,
Je m'intéresse au procédé
De rajeunissement immense,
Vainement par l'ombre éludé.

J'aime la broussaille mouvante,
Le lierre, le lichen vermeil,
Toutes les coiffures qu'invente
Pour les ruines le soleil.

Quand mai fleuri met des panaches
Aux sombres donjons mécontents,
Je crie à ces vieilles ganaches :
Laissez donc faire le printemps !

lundi 13 mai 2013

Conte des trois souhaits Jeanne-Marie Leprince de Beaumont


Conte des trois souhaits Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
Il y avait une fois un homme qui n'était pas fort riche ; il se maria et épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu'ils étaient auprès du feu, ils s'entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu'eux.
« Oh ! Si j'étais la maîtresse d'avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que tous ces gens-là.
- Et moi aussi, dit le mari ; je voudrais être au temps des fées, et qu'il s'en trouvât une assez bonne, pour m'accorder tout ce que je voudrais. »
Dans le même temps, ils virent dans leur chambre une très belle dame, qui leur dit :
« Je suis une fée ; je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous souhaiterez ; mais prenez-y garde : après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien. »
La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés.
« Pour moi, dit la femme, si je suis la maîtresse, je sais bien ce que je souhaiterais : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu'il n'y a rien de si bon que d'être belle, riche, et de qualité.
- Mais, répondit le mari, avec ces choses on peut être malade, chagrin, on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie, et une longue vie.
- Et à quoi servirait une longue vie, si l'on était pauvre, dit la femme, cela ne servirait qu'à être malheureux plus longtemps. En vérité, la fée aurait dû nous promettre de nous accorder une douzaine de dons ; car il y a au moins une douzaine de choses dont j'aurais besoin.
- Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps : examinons d'ici à demain matin les trois choses qui nous sont les plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite.
- J'y peux penser toute la nuit, dit la femme ; en attendant, chauffons-nous, car il fait froid. »
En même temps, la femme prit les pincettes, et raccommoda le feu ; et comme elle vit qu'il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit, sans y penser :
« Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper, nous pourrions le faire cuire bien aisément. »A peine eut-elle achevé ces paroles, qu'il tomba une aune de boudin par la cheminée.
« Peste soit de la gourmande avec son boudin, dit le mari ; ne voilà-t-il pas un beau souhait, nous n'en avons plus que deux à faire ; pour moi, je suis si en colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. »
Dans le moment, l'homme s'aperçut qu'il était encore plus fou que sa femme ; car par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme, qui ne put jamais l'arracher.
« Que je suis malheureuse ! s'écria-t-elle ; tu es un méchant, d'avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.
- Je te jure, ma chère femme, que je n'y pensais pas, répondit le mari ; mais, que ferons-nous ? Je vais souhaiter de grandes richesses, et je te ferai un étui d'or, pour cacher ce boudin.
- Gardez-vous-en bien, reprit la femme, car je me tuerais s'il fallait vivre avec ce boudin qui est à mon nez : croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, ou je vais me jeter par la fenêtre » ; en disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre, et son mari, qui l'aimait, lui cria :
« Arrête, ma chère femme, je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras.
- Eh bien, dit la femme, je souhaite que ce boudin tombe à terre. »
Dans le moment, le boudin tomba, et la femme, qui avait de l'esprit, dit à son mari :
« La fée s'est moquée de nous, et elle a eu raison. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous ne le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu'il ne nous reste que cela de nos souhaits. »
Le mari pensa que sa femme avait raison, et ils soupèrent gaiement, sans plus s'embarrasser des choses qu'ils avaient eu dessein de souhaiter.

dimanche 30 décembre 2012

Bonne année

Déménagement et plus d'internet quelques temps.
Je vous souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année et pour 2013, une très bonne santé et de grands moments de bonheur !
A bientôt
Claudine

mercredi 5 décembre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Décembre ►

Il neige incessamment, il neige jour et nuit.
Le mont est blanc, le val est blanc, la plaine est blanche.
Tout s’efface, tout sombre et tout s’évanouit
Sous les flots de l’immense et muette avalanche.

Il neige jour et nuit, il neige incessamment ;
Le lourd linceul mouvant s’épaissit d’heure en heure.
Parfois le vent glacé pousse le bramement
Du grand cerf aux abois qui s’affaisse et qui pleure.

Sur le suaire aux plis fugaces et luisants,
Qui dérobent le sein de la terre marâtre,
Dans leurs longs traîneaux bruts, les rudes paysans
Vont charroyant le bois qui doit flamber dans l’âtre.

À la ville, parmi les cris et les sanglots
Du nordet secouant des parcs les froids branchages,
Des rayons de l’aurore aux ombres du soir clos,
Tintent les grelots d’or des pompeux équipages.

Le grand flambeau du jour hâtivement s’éteint.
Qu’importe ! Sous nos toits abonde la lumière,
Et la Gaîté bruit et court, comme un lutin,
Du log house fumeux à la villa princière.

L’Espoir fallacieux sourit à des milliers ;
Et, bercés par des chants d’anges ou de sirènes,
En songe les enfants déjà dans leurs souliers
Voient le bon Santa Claus déposer leurs étrennes.

Et puis, pour saluer, narguant l’hiver cruel,
Dans l’an neuf qui s’avance, un bonheur qu’il espère,
Sous le rayonnement de l’arbre de Noël,
Près du feu pétillant, chacun lève son verre.

mercredi 14 novembre 2012

Moi, les Pascale, je les trouve extraordinaires et j'en connais plusieurs !

Alors autre Pascale et autre blog.

http://onchangedevie.canalblog.com

Bisous à tous





mercredi 7 novembre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Novembre


L’érable nu frissonne, et de jaunes débris
Chaque sentier se couvre et chaque seuil s’encombre.
La rafale à travers les branches a des cris
Plaintifs comme le glas qui sanglote dans l’ombre.

Les bruits assourdissants croissent sous les grands bois
Agités et tordus comme une sombre houle.
Les hommes de chantier sont partis pour cinq mois,
Et le grand pin rugueux sous la hache s’écroule.

Un souffle sépulcral passe sur les vallons,
Les coteaux, les étangs, les forêts et les chaumes ;
Et quelquefois, la nuit, tout à coup nous tremblons
En croyant voir au loin errer de blancs fantômes.

Sous le soleil mourant tout est froid, sombre, amer,
Tout fuit dans l’air qui pleure et sur l’onde qui fume ;
Et les derniers hauts-bords, voyant poindre l’hiver,
Quittent nos ports glacés et plongent dans la brume.

Nul chantre ailé ne reste au bocage engourdi ;
Et, le soir, sur le ciel, qu’un rayon vague éclaire,
On voit se profiler, tourné vers le Midi,
Des canards migrateurs le vol triangulaire.

Au foyer chacun est morne, chacun est seul.
L’aspect du ciel blafard vous attriste et vous navre.
Et la neige déjà déroule son linceul
Sur l’arbre renversé ― comme sur un cadavre.

C’est le mois des douleurs, des regrets, des adieux.
Les cœurs sentent le froid des marbres mortuaires ;
Et des foules en deuil, des larmes dans les yeux,
Vont s’incliner devant les croix des cimetières.

mercredi 3 octobre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Octobre

Le ciel est tout couvert de nuages marbrés.
L’écho vibre au lointain comme un bronze d’alarmes.
Chaque nuit le gel mord les rameaux diaprés,
Et les feuilles des bois tombent comme des larmes.

Il vente, il grêle, il pleut. Les lourds torrents gonflés
Dans les vallons déserts grondent comme les fauves.
Pour des bords plus cléments les maestros ailés
Désertent, inquiets, les bosquets demi-chauves.

Des rayons hésitants tombent comme à regret
Du sombre firmament sur la terre alarmée.
Adieu les fleurs ! adieu les chants sous la ramée !
Adieu les rendez-vous au bord de la forêt !

Mais, comme le flambeau divin de l’Espérance
Fait envoler la nuit de tout cœur douloureux,
Le radieux soleil percera de ses feux
La brume qui dérobe aux yeux l’azur immense.

Midi flamboie encore, et les pêcheurs, toujours
Patients, sur les eaux laissent flotter leurs lièges.
Les vieux trappeurs, campés au fond des grands bois sourds,
Le fusil sous le bras, vont visiter leurs pièges.

De l’aube jusqu’au soir, sur le sol morne et froid,
Qui berce au vent sapins, ormes, frênes, érables,
Retentissent des chocs sinistres, formidables,
Où se mêlent des cris de triomphe et d’effroi.

Ce sont les défricheurs qui causent ces vacarmes :
Avec le fer brutal ils renversent les fûts
D’arbres portant jusqu’à l’éther leurs fronts touffus.
Et les feuilles toujours tombent comme des larmes.