lundi 20 mai 2013

L'Escargot et le Rosier Conte d'Andersen




Le jardin était entouré d'une haie de noisetiers et au-dehors s'étendaient des champs et des prés. Au milieu du jardin fleurissait un rosier, et sous le rosier vivait un escargot. Et qu'y avait-il dans l'escargot ? Eh bien, lui-même.
- Attendez un peu que mon temps arrive ! disait-il. Je ferai des choses bien plus grandioses que de fleurir, porter des noisettes ou donner du lait comme des vaches et des moutons.
- A vrai dire, j'attends de vous de grandes choses, approuva le rosier. Mais puis-je vous demander quand les ferez-vous ?
- Je prends mon temps, répondit l'escargot. Vous êtes toujours si pressé. Attendre est plus excitant.
Un an plus tard, l'escargot était presque au même endroit sous le rosier et se réchauffait au soleil. Le rosier eut beaucoup de boutons cette année-là, qui devinrent des fleurs toujours fraîches et toujours nouvelles.
L'escargot s'avança.
- Tout est exactement comme l'année dernière. Aucun progrès nulle part. Le rosier a toujours ses roses, cela ne va pas plus loin.
L'été passa, l'automne aussi et le rosier avait toujours ses boutons et ses fleurs et il en eut jusqu'à la première neige. Le temps devient froid et pluvieux. Le rosier se pencha et l'escargot se cacha sous la terre. Puis, une nouvelle année commença et réapparurent et les petites roses et l'escargot.
- Vous êtes déjà vieux, Monsieur le rosier, dit-il, vous devrez bientôt penser à dépérir. Vous avez déjà donné au monde tout ce que vous pouviez. Que cela ait servi à quelque chose est une autre question, je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir. Mais il est évident que vous n'avez rien fait du tout pour votre épanouissement personnel sans quoi vous auriez produit bien mieux que cela. Vous mourrez bientôt et vous ne serez plus que branches nues.
- Vous m'effrayez, dit le rosier. Je n'y ai jamais réfléchi.
- Evidemment, vous ne vous livrez jamais à la réflexion. N'avez-vous jamais essayé de comprendre pourquoi vous fleurissiez et comment seulement cela se produit ? Pourquoi cela se passe ainsi et pas autrement ?
- Non, répondit le rosier. Je fleurissais joyeusement, car je ne pouvais pas faire autrement. De la terre montait en moi une force, et une force me venait aussi d'en haut, je sentais un bonheur toujours neuf, toujours grand, et c'est pourquoi je devais toujours fleurir. C'était ma vie, je ne pouvais pas faire autrement.
- Vous avez mené une vie bien facile, dit l'escargot.
- En effet, tout m'a été donné, acquiesça le rosier, mais vous avez reçu encore bien davantage ! Vous êtes de ces natures qui réfléchissent et méditent et vous avez un grand talent qui, un jour, étonnera le monde.
- Ce n'est absolument pas dans mes intentions, répondit l'escargot. Le monde ne m'intéresse pas. En quoi me concerne-t-il ? Je me suffis amplement.
- Mais nous tous, ne devrions-nous pas donner aux autres le meilleur de nous- mêmes ? Apporter ce que nous pouvons ? Je sais, je ne donne que mes roses, mais vous ? Que donnez-vous au monde?
- Ce que j'ai donné ? Ce que je lui donne ? Je crache sur le monde ! Il ne sert à rien ! Je me fiche de lui ! Vous, continuez à faire éclore vos roses, de toute façon vous ne savez pas mieux faire. Que le noisetier donne ses noisettes, les vaches et les brebis leur lait, ils ont tous leur public. Moi, je n'ai besoin que de moi.
Et l'escargot rentra dans sa coquille et la referma sur lui.
- C'est bien triste, regretta le rosier. Moi, j'ai beau faire, je ne peux pas rentrer en moi, il faut toujours que je forme des boutons et que je les fasse éclore. Les pétales tombent et le vent les emporte. J'ai vu pourtant une femme déposer une petite rose dans son missel, une autre de mes roses a trouvé sa place sur la poitrine d'une belle jeune fille et une autre reçut des baisers d'un enfant heureux. Cela m'a fait bien plaisir, un vrai bonheur. Voilà mes souvenirs, ma vie !
Et le rosier continua à fleurir dans l'innocence et l'escargot à somnoler dans sa petite maison, car le monde ne le concernait pas. Des années et des décennies passèrent. L'escargot et le rosier devinrent poussière dans la poussière. Même la petite rose dans le missel se décomposa ... mais dans le jardin fleurirent de nouveaux rosiers et à leurs pieds grandirent de nouveaux escargots ; ils se recroquevillaient toujours dans leurs maisons et ils crachaient ... le monde ne les concernait pas. Allons-nous relire cette histoire une nouvelle fois ? ... Elle ne sera pas différente.

mercredi 15 mai 2013

Victor Hugo L’Art d’être grand-père


Enfants, oiseaux et fleurs

Je suis des bois l'hôte fidèle,
Le jardinier des sauvageons.
Quand l'automne vient, l'hirondelle
Me dit tout bas : Déménageons.

Après frimaire, après nivôse,
Je vais voir si les bourgeons frais
N'ont pas besoin de quelque chose
Et si rien ne manque aux forêts.

Je dis aux ronces : Croissez, vierges !
Je dis : Embaume ! au serpolet ;
Je dis aux fleurs bordant les berges :
Faites avec soin votre ourlet.

Je surveille, entr'ouvrant la porte,
Le vent soufflant sur la hauteur ;
Car tromper sur ce qu'il apporte
C'est l'usage de ce menteur.

Je viens dès l'aube, en diligence,
Voir si rien ne fait dévier
Toutes les mesures d'urgence
Que prend avril contre janvier.

Tout finit, mais tout recommence,
Je m'intéresse au procédé
De rajeunissement immense,
Vainement par l'ombre éludé.

J'aime la broussaille mouvante,
Le lierre, le lichen vermeil,
Toutes les coiffures qu'invente
Pour les ruines le soleil.

Quand mai fleuri met des panaches
Aux sombres donjons mécontents,
Je crie à ces vieilles ganaches :
Laissez donc faire le printemps !

lundi 13 mai 2013

Conte des trois souhaits Jeanne-Marie Leprince de Beaumont


Conte des trois souhaits Jeanne-Marie Leprince de Beaumont
Il y avait une fois un homme qui n'était pas fort riche ; il se maria et épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu'ils étaient auprès du feu, ils s'entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu'eux.
« Oh ! Si j'étais la maîtresse d'avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que tous ces gens-là.
- Et moi aussi, dit le mari ; je voudrais être au temps des fées, et qu'il s'en trouvât une assez bonne, pour m'accorder tout ce que je voudrais. »
Dans le même temps, ils virent dans leur chambre une très belle dame, qui leur dit :
« Je suis une fée ; je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous souhaiterez ; mais prenez-y garde : après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien. »
La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés.
« Pour moi, dit la femme, si je suis la maîtresse, je sais bien ce que je souhaiterais : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu'il n'y a rien de si bon que d'être belle, riche, et de qualité.
- Mais, répondit le mari, avec ces choses on peut être malade, chagrin, on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie, et une longue vie.
- Et à quoi servirait une longue vie, si l'on était pauvre, dit la femme, cela ne servirait qu'à être malheureux plus longtemps. En vérité, la fée aurait dû nous promettre de nous accorder une douzaine de dons ; car il y a au moins une douzaine de choses dont j'aurais besoin.
- Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps : examinons d'ici à demain matin les trois choses qui nous sont les plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite.
- J'y peux penser toute la nuit, dit la femme ; en attendant, chauffons-nous, car il fait froid. »
En même temps, la femme prit les pincettes, et raccommoda le feu ; et comme elle vit qu'il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit, sans y penser :
« Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper, nous pourrions le faire cuire bien aisément. »A peine eut-elle achevé ces paroles, qu'il tomba une aune de boudin par la cheminée.
« Peste soit de la gourmande avec son boudin, dit le mari ; ne voilà-t-il pas un beau souhait, nous n'en avons plus que deux à faire ; pour moi, je suis si en colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. »
Dans le moment, l'homme s'aperçut qu'il était encore plus fou que sa femme ; car par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme, qui ne put jamais l'arracher.
« Que je suis malheureuse ! s'écria-t-elle ; tu es un méchant, d'avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.
- Je te jure, ma chère femme, que je n'y pensais pas, répondit le mari ; mais, que ferons-nous ? Je vais souhaiter de grandes richesses, et je te ferai un étui d'or, pour cacher ce boudin.
- Gardez-vous-en bien, reprit la femme, car je me tuerais s'il fallait vivre avec ce boudin qui est à mon nez : croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, ou je vais me jeter par la fenêtre » ; en disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre, et son mari, qui l'aimait, lui cria :
« Arrête, ma chère femme, je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras.
- Eh bien, dit la femme, je souhaite que ce boudin tombe à terre. »
Dans le moment, le boudin tomba, et la femme, qui avait de l'esprit, dit à son mari :
« La fée s'est moquée de nous, et elle a eu raison. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous ne le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu'il ne nous reste que cela de nos souhaits. »
Le mari pensa que sa femme avait raison, et ils soupèrent gaiement, sans plus s'embarrasser des choses qu'ils avaient eu dessein de souhaiter.

dimanche 30 décembre 2012

Bonne année

Déménagement et plus d'internet quelques temps.
Je vous souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année et pour 2013, une très bonne santé et de grands moments de bonheur !
A bientôt
Claudine

mercredi 5 décembre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Décembre ►

Il neige incessamment, il neige jour et nuit.
Le mont est blanc, le val est blanc, la plaine est blanche.
Tout s’efface, tout sombre et tout s’évanouit
Sous les flots de l’immense et muette avalanche.

Il neige jour et nuit, il neige incessamment ;
Le lourd linceul mouvant s’épaissit d’heure en heure.
Parfois le vent glacé pousse le bramement
Du grand cerf aux abois qui s’affaisse et qui pleure.

Sur le suaire aux plis fugaces et luisants,
Qui dérobent le sein de la terre marâtre,
Dans leurs longs traîneaux bruts, les rudes paysans
Vont charroyant le bois qui doit flamber dans l’âtre.

À la ville, parmi les cris et les sanglots
Du nordet secouant des parcs les froids branchages,
Des rayons de l’aurore aux ombres du soir clos,
Tintent les grelots d’or des pompeux équipages.

Le grand flambeau du jour hâtivement s’éteint.
Qu’importe ! Sous nos toits abonde la lumière,
Et la Gaîté bruit et court, comme un lutin,
Du log house fumeux à la villa princière.

L’Espoir fallacieux sourit à des milliers ;
Et, bercés par des chants d’anges ou de sirènes,
En songe les enfants déjà dans leurs souliers
Voient le bon Santa Claus déposer leurs étrennes.

Et puis, pour saluer, narguant l’hiver cruel,
Dans l’an neuf qui s’avance, un bonheur qu’il espère,
Sous le rayonnement de l’arbre de Noël,
Près du feu pétillant, chacun lève son verre.

mercredi 14 novembre 2012

Moi, les Pascale, je les trouve extraordinaires et j'en connais plusieurs !

Alors autre Pascale et autre blog.

http://onchangedevie.canalblog.com

Bisous à tous





mercredi 7 novembre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Novembre


L’érable nu frissonne, et de jaunes débris
Chaque sentier se couvre et chaque seuil s’encombre.
La rafale à travers les branches a des cris
Plaintifs comme le glas qui sanglote dans l’ombre.

Les bruits assourdissants croissent sous les grands bois
Agités et tordus comme une sombre houle.
Les hommes de chantier sont partis pour cinq mois,
Et le grand pin rugueux sous la hache s’écroule.

Un souffle sépulcral passe sur les vallons,
Les coteaux, les étangs, les forêts et les chaumes ;
Et quelquefois, la nuit, tout à coup nous tremblons
En croyant voir au loin errer de blancs fantômes.

Sous le soleil mourant tout est froid, sombre, amer,
Tout fuit dans l’air qui pleure et sur l’onde qui fume ;
Et les derniers hauts-bords, voyant poindre l’hiver,
Quittent nos ports glacés et plongent dans la brume.

Nul chantre ailé ne reste au bocage engourdi ;
Et, le soir, sur le ciel, qu’un rayon vague éclaire,
On voit se profiler, tourné vers le Midi,
Des canards migrateurs le vol triangulaire.

Au foyer chacun est morne, chacun est seul.
L’aspect du ciel blafard vous attriste et vous navre.
Et la neige déjà déroule son linceul
Sur l’arbre renversé ― comme sur un cadavre.

C’est le mois des douleurs, des regrets, des adieux.
Les cœurs sentent le froid des marbres mortuaires ;
Et des foules en deuil, des larmes dans les yeux,
Vont s’incliner devant les croix des cimetières.

mercredi 3 octobre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Octobre

Le ciel est tout couvert de nuages marbrés.
L’écho vibre au lointain comme un bronze d’alarmes.
Chaque nuit le gel mord les rameaux diaprés,
Et les feuilles des bois tombent comme des larmes.

Il vente, il grêle, il pleut. Les lourds torrents gonflés
Dans les vallons déserts grondent comme les fauves.
Pour des bords plus cléments les maestros ailés
Désertent, inquiets, les bosquets demi-chauves.

Des rayons hésitants tombent comme à regret
Du sombre firmament sur la terre alarmée.
Adieu les fleurs ! adieu les chants sous la ramée !
Adieu les rendez-vous au bord de la forêt !

Mais, comme le flambeau divin de l’Espérance
Fait envoler la nuit de tout cœur douloureux,
Le radieux soleil percera de ses feux
La brume qui dérobe aux yeux l’azur immense.

Midi flamboie encore, et les pêcheurs, toujours
Patients, sur les eaux laissent flotter leurs lièges.
Les vieux trappeurs, campés au fond des grands bois sourds,
Le fusil sous le bras, vont visiter leurs pièges.

De l’aube jusqu’au soir, sur le sol morne et froid,
Qui berce au vent sapins, ormes, frênes, érables,
Retentissent des chocs sinistres, formidables,
Où se mêlent des cris de triomphe et d’effroi.

Ce sont les défricheurs qui causent ces vacarmes :
Avec le fer brutal ils renversent les fûts
D’arbres portant jusqu’à l’éther leurs fronts touffus.
Et les feuilles toujours tombent comme des larmes.

mercredi 5 septembre 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Septembre

Sur le chaume odorant des champs silencieux
L’âpre paysan lie encore les javelles.
Des torrents de rayons plus chauds tombent des cieux.
Le Fleuve est caressé par des brises nouvelles.

Le dais du firmament aussi paraît nouveau ;
Et l’on dirait, tant l’air est limpide et sonore,
Que sous le calme azur teint de reflets d’aurore
S’épanouit pour nous un second renouveau.

Les arbres cependant ont épuisé leur sève ;
Mais, comme le feu jette un éclair en mourant,
Sous la flamme du jour qui se couche ou se lève,
Plus d’éclat brille au front du grand chêne souffrant.

Et le soleil fécond, en rougissant les grappes,
Revêt de pourpre et d’or l’érable sans verdeur.
L’arbre national a toute la splendeur
Du manteau solennel des césars et des papes.

Souvent des coups de feu réveillent les échos :
Les nemrods matineux viennent d’ouvrir la chasse,
Et dans les fonds, les prés, sur les monts et les flots
Poursuivent le canard, l’outarde, la bécasse.

Écoutez maintenant chanter, au coin du bois,
Les trayeuses. Leur voix est si fraîche et si douce.
Tout est joie et lumière, et, vers le soir, parfois
L’oiseau gazouille encor près du vieux nid de mousse.

Pourtant hier l’averse a grossi les ruisseaux,
Dérobant tout le jour les plaines éthérées ;
Et, transis par l’air vif et moite des soirées,
Bientôt les citadins vont revenir des Eaux.

mercredi 15 août 2012

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant
Farce normande
Contes de la bécasse, V. Havard, 1894


Guy de Maupassant, Contes de la becasse, 16e edition, Paris, 1894. Source : Gallica.Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

La procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient d’abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.
Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. C’était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à satisfaire cette passion, et dépensait de l’argent gros comme lui pour ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.
La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotée ; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu’il lui plaisait mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce qu’il avait plus d’écus.
Lorsqu’ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante coups de fusils éclatèrent sans qu’on vît les tireurs cachés dans les fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient lourdement en leurs habits de fête ; et Patu, quittant sa femme, sauta sur un valet qu’il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.
Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à travers l’herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la noce.
Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, qui semblaient dépaysés en ce lieu ; les autres portaient d’anciens couvre-chefs à poils longs, qu’on aurait dits en peau de taupe ; les plus humbles étaient couronnés de casquettes.
Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, bigarrés, flamboyants, ces châles ; et leur éclat semblait étonner les poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les pigeons sur les toits de chaume.
Tout le vert de la campagne, le vert de l’herbe et des arbres, semblait exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.
La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres ouvertes et une odeur épaisse de mangeaille s’exhalait du vaste bâtiment, de toute ses ouvertures, des murs eux-mêmes.
Comme un serpent, la suite des invités s’allongeait à travers la cour. Les premiers, atteignant la maison, braisaient la chaîne, s’éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de pauvres curieux ; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de tous les côtés à la fois, mêlant à l’air une buée de poudre et cette odeur qui grise comme de l’absinthe.
Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement de ces ornements.
La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent personnes.
On s’assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes engloutissaient comme des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.
Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre d’eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les têtes.
De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait jusqu’aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim nouvelle aux dents.
Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas, restaient à table par pudeur. Mais une d’elles, plus gênée, étant sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.
C’étaient des bordées d’obscénités lâchées à travers la table, et toutes sur la nuit nuptiale. L’arsenal de l’esprit paysan fut vidé. Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.
Un vieux à cheveux gris appelait : "Les voyageurs pour Mézidon en voiture". Et c’étaient des hurlements de gaieté.
Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils trépignaient en chuchotant.
L’un d’eux, soudain, profitant d’un moment de calme, cria :
— C’est les braconniers qui vont s’en donner c’te nuit, avec la lune qu’y a !… Dis donc, Jean, c’est pas c’te lune-là qu’tu guetteras, toi ?
Le marié, brusquement, se tourna :
— Qu’i z’y viennent, les braconniers !
Mais l’autre se mit à rire :
— Ah ! i peuvent y venir ; tu quitteras pas ta besogne pour ça !
Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres vibrèrent.
Mais le marié, à l’idée qu’on pouvait profiter de sa noce pour braconner chez lui, devint furieux :
— J’te dis qu’ça : qui z’y viennent !
Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un peu rougir la mariée, toute frémissante d’attente. Puis, quand on eut bu des barils d’eau-de-vie, chacun partit se coucher ; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme ; et, comme il y faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l’auvent. Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait sur la commode ; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des bourgeois dans les villes.
Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que
Jean achevait un cigare, en regardant de coin sa compagne.
Il la guettait d’un œil luisant, plus sensuel que tendre ; car il la désirait plutôt qu’il ne l’aimait ; et, soudain, d’un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l’ouvrage, il enleva son habit.
Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, puis elle lui dit, le tutoyant depuis l’enfance : "Va te cacher là-bas, derrière les rideaux, que j’me mette au lit".
Il fit mine de refuser, puis il y alla d’un air sournois, et se dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils jouaient d’une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans gêne.
Pour finir il céda ; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et s’aplatit en rond par terre. Elle l’y laissa, l’enjamba, nue sous la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts chantèrent sous son poids.
Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu’elle cachait dans l’oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des Râpées, lui sembla-t-il.
Il se redressa inquiet, le cœur crispé, et, courant à la fenêtre, il décrocha l’auvent.
La pleine lune baignait la cour d’une lumière jaune. L’ombre des pommiers faisait des taches sombres à leur pied ; et, au loin, la campagne, couverte de moissons mûres, luisait.
Comme Jean s’était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme le tirant en arrière, murmura : « Laisse donc, qu’est-ce ça fait, viens-t’en ».
Il se retourna, la saisit, l’étreignit, la palpant sous la toile légère ; et, l’enlevant dans ses bras robustes, il l’emporta vers leur couche.
Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.
Alors Jean, secoué d’une colère tumultueuse, jura : « Nom de D… ! ils croient que je ne sortirai pas à cause de toi ?… Attends, attends ! ». Il se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.
Elle attendit une heure, deux heures, jusqu’au jour. Son mari ne rentra pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa course après les braconniers.
Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche du maître.
On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l’envers, avec trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine :
« Qui va à la chasse, perd sa place ».
Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d’épousailles, il ajoutait : « Oh ! pour une farce ! c’était une bonne farce. Ils m’ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m’ont caché la tête dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux ! »
Et voilà comment on s’amuse, les jours de noce, au pays normand.

Buste de Guy de Maupassant par Raoul Verlet, parc Monceau, Paris 8e.Attribution:Enguerrant/Wikimédia Commons

Bisous à tous