vendredi 27 avril 2012

Les mille et une nuits

La fable des Mille et une Nuits est celle d'un souverain qui croit avoir d'excellentes raisons pour faire mourir sa femme, la sultane Schéhérazade, et qui, durant trois ans, diffère, jour par jour, l'exécution de son dessein, pour avoir le plaisir d'entendre le lendemain la continuation ou la fin d'une histoire qu'elle a commencée. Le livre manque de philosophie, de but vraiment moral; il contient beaucoup de folies : mais il est fécond et varié; il amuse et intéresse; par l'emploi du merveilleux, il flatte le penchant que nous avons à nous laisser abuser, et nous rapproche de l'enfance et de l'âge des illusions. On y trouve une peinture fidèle du caractère et des mœurs des peuples orientaux ; sous les yeux du lecteur se déroulent tour à tour les artifices des femmes corrompues par la servitude, l'hypocrisie des derviches, la corruption des gens de loi, la friponnerie des esclaves, etc. Les Mille et une Nuits sont la seule production littéraire de l'Orient qui soit populaire en Europe. (B.).

Cosmovisions


 Les mille et une nuits Sani ol-Molk (1814-1866)  1853 Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

LES MILLE ET UNE NUITS, Traduction de Antoine Galland

CONTES ARABES.

Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avoient étendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites isles qui en dépendent, et bien loin au-delà du Gange, jusqu’à la Chine, rapportent qu’il y avoit autrefois un roi de cette puissante maison, qui étoit le plus excellent prince de son temps. Il se faisoit autant aimer de ses sujets, par sa sagesse et sa prudence, qu’il s’étoit rendu redoutable à ses voisins par le bruit de sa valeur et par la réputation de ses troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avoit deux fils : l’ainé, appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédoit toutes les vertus ; et le cadet, nommé Schahzenan, n’avoit pas moins de mérite que son frère.

Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar monta sur le trône. Schahzenan, exclus de tout partage par les lois de l’empire, et obligé de vivre comme un particulier, au lieu de souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir. Schahriar, qui avoit naturellement de l’inclination pour ce prince, fut charmé de sa complaisance ; et par un excès d’amitié, voulant partager avec lui ses états, il lui donna le royaume de la Grande Tartarie. Schahzenan en alla bientôt prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande, qui en étoit la capitale.

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Il y avoit déjà dix ans que ces deux rois étoient séparés, lorsque Schahriar, souhaitant passionnément de revoir son frère, résolut de lui envoyer un ambassadeur pour l’inviter à le venir voir. Il choisit pour cette ambassade son premier visir[1], qui partit avec une suite conforme à sa dignité, et fit toute la diligence possible. Quand il fut près de Samarcande, Schahzenan, averti de son arrivée, alla au-devant de lui avec les principaux seigneurs de sa cour, qui, pour faire plus d’honneur au ministre du sultan, s’étoient tous habillés magnifiquement. Le roi de Tartarie le reçut avec de grandes démonstrations de joie, et lui demanda d’abord des nouvelles du sultan son frère. Le visir satisfit sa curiosité ; après quoi il exposa le sujet de son ambassade. Schahzenan en fut touché. « Sage visir, dit-il, le sultan mon frère me fait trop d’honneur, et il ne pouvoit rien me proposer qui me fût plus agréable. S’il souhaite de me voir, je suis pressé de la même envie. Le temps, qui n’a point diminué son amitié, n’a point affoibli la mienne. Mon royaume est tranquille, et je ne veux que dix jours pour me mettre en état de partir avec vous. Ainsi il n’est pas nécessaire que vous entriez dans la ville pour si peu de temps. Je vous prie de vous arrêter en cet endroit et d’y faire dresser vos tentes. Je vais ordonner qu’on vous apporte des rafraîchissemens en abondance pour vous et pour toutes les personnes de votre suite. » Cela fut exécuté sur-le-champ ; le roi fut à peine rentré dans Samarcande, que le visir vit arriver une prodigieuse quantité de toutes sortes de provisions, accompagnées de régals et de présens d’un très-grand prix.

Cependant Schahzenan, se disposant à partir, régla les affaires les plus pressantes, établit un conseil pour gouverner son royaume pendant son absence, et mit à la tête de ce conseil un ministre dont la sagesse lui étoit connue et en qui il avoit une entière confiance. Au bout de dix jours, ses équipages étant prêts, il dit adieu à la reine sa femme, sortit sur le soir de Samarcande, et, suivi des officiers qui dévoient être du voyage, il se rendit au pavillon royal qu’il avoit fait dresser auprès des tentes du visir. Il s’entretint avec cet ambassadeur jusqu’à minuit. Alors voulant encore une fois embrasser la reine, qu’il aimoit beaucoup, il retourna seul dans son palais. Il alla droit à l’appartement de cette princesse, qui, ne s’attendant pas à le revoir, avoit reçu dans son lit un des derniers officiers de sa maison. Il y avoit déjà long-temps qu’ils étoient couchés, et ils dormoient tous deux d’un profond sommeil.


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Le roi entra sans bruit, se faisant un plaisir de surprendre par son retour une épouse dont il se croyoit tendrement aimé. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu’à la clarté des flambeaux, qui ne s’éteignent jamais la nuit dans les appartemens des princes et des princesses, il aperçut un homme dans ses bras. Il demeura immobile durant quelques momens, ne sachant s’il devoit croire ce qu’il voyoit. Mais n’en pouvant douter : « Quoi ! dit-il en lui-même, je suis à peine hors de mon palais, je suis encore sous les murs de Samarcande, et l’on m’ose outrager ! Ah ! perfide, votre crime ne sera pas impuni ! Comme roi , je dois punir les forfaits qui se commettent dans mes états ; comme époux offensé, il faut que je vous immole à mon juste ressentiment. » Enfin ce malheureux prince cédant à son premier transport, tira son sabre, s’approcha du lit, et d’un seul coup fit passer les coupables du sommeil à la mort. Ensuite les prenant l’un après l’autre, il les jeta par une fenêtre dans le fossé dont le palais étoit environné.

S’étant vengé de cette sorte, il sortit de la ville comme il y étoit venu, et se retira sous son pavillon. Il n’y fut pas plutôt arrivé, que sans parler à personne de ce qu’il venoit de faire, il ordonna de plier les tentes et de partir. Tout fut bientôt prêt, et il n’étoit pas jour encore, qu’on se mit en marche au son des tymbales et de plusieurs autres instrumens qui inspiroient de la joie à tout le monde, hormis au roi. Ce prince, toujours occupé de l’infidélité de la reine, étoit la proie d’une affreuse mélancolie qui ne le quitta point pendant tout le voyage.

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Lorsqu’il fut près de la capitale des Indes, il vit venir au-devant de lui le sultan[2] Schahriar avec toute sa cour. Quelle joie pour ces princes de se revoir ! Ils mirent tous deux pied à terre pour s’embrasser ; et après s’être donné mille marques de tendresse, ils remontèrent à cheval, et entrèrent dans la ville aux acclamations d’une foule innombrable de peuple. Le sultan conduisit le roi son frère jusqu’au palais qu’il lui avoit fait préparer. Ce palais communiquoit au sien par un même jardin ; il étoit d’autant plus magnifique, qu’il étoit consacré aux fêtes et aux divertissements de la cour ; et on en avoit encore augmenté la magnificence par de nouveaux ameublemens.

Schahriar quitta d’abord le roi de Tartarie, pour lui donner le temps d’entrer au bain et de changer d’habit ; mais dès qu’il sut qu’il en étoit sorti, il vint le retrouver. Ils s’assirent sur un sofa, et comme les courtisans se tenoient éloignés par respect, ces deux princes commencèrent à s’entretenir de tout ce que deux frères, encore plus unis par l’amitié que par le sang, ont à se dire après une longue absence. L’heure du souper étant venue, ils mangèrent ensemble ; et après le repas, ils reprirent leur entretien, qui dura jusqu’à ce que Schahriar, s’apercevant que la nuit étoit fort avancée, se retira pour laisser reposer son frère.

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L’infortuné Schahzenan se coucha ; mais si la présence du sultan son frère avoit été capable de suspendre pour quelque temps ses chagrins, ils se réveillèrent alors avec violence. Au lieu de goûter le repos dont il avoit besoin, il ne fit que rappeler dans sa mémoire les plus cruelles réflexions. Toutes les circonstances de l’infidélité de la reine se présentoient si vivement à son imagination, qu’il en étoit hors de lui-même. Enfin, ne pouvant dormir, il se leva ; et se livrant tout entier à des pensées si affligeantes, il parut sur son visage une impression de tristesse que le sultan ne manqua pas de remarquer. « Qu’a donc le roi de Tartarie , disoit-il ? Qui peut causer ce chagrin que je lui vois ? Auroit-il sujet de se plaindre de la réception que je lui ai faite ? Non : je l’ai reçu comme un frère que j’aime, et je n’ai rien là-dessus à me reprocher. Peut-être se voit-il à regret éloigné de ses états ou de la reine sa femme. Ah ! si c’est cela qui l’afflige, il faut que je lui fasse incessamment les présens que je lui destine, afin qu’il puisse partir quand il lui plaira, pour s’en retourner à Samarcande. » Effectivement, dès le lendemain il lui envoya une partie de ces présens, qui étoient composés de tout ce que les Indes produisent de plus rare, de plus riche et de plus singulier. Il ne laissoit pas néanmoins d’essayer de le divertir tous les jours par de nouveaux plaisirs ; mais les fêtes les plus agréables, au lieu de le réjouir, ne faisoient qu’irriter ses chagrins.

Un jour Schahriar ayant ordonné une grande chasse à deux journées de sa capitale, dans un pays où il y avoit particulièrement beaucoup de cerfs, Schahzenan le pria de le dispenser de l’accompagner, en lui disant que l’état de sa santé ne lui permettoit pas d’être de la partie. Le sultan ne voulut pas le contraindre, le laissa en liberté et partit avec toute sa cour pour aller prendre ce divertissement. Après son départ, le roi de la Grande Tartarie se voyant seul, s’enferma dans son appartement. Il s’assit à une fenêtre qui avoit vue sur le jardin. Ce beau lieu et le ramage d’une infinité d’oiseaux qui y faisoient leur retraite, lui auroient donné du plaisir, s’il eût été capable d’en ressentir ; mais toujours déchiré par le souvenir funeste de l’action infâme de la reine, il arrêtoit moins souvent ses yeux sur le jardin, qu’il ne les levoit au ciel pour se plaindre de son malheureux sort.

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Néanmoins , quelque occupé qu’il fût de ses ennuis, il ne laissa pas d’apercevoir un objet qui attira toute son attention. Une porte secrète du palais du sultan s’ouvrit tout-à-coup, et il en sortit vingt femmes, au milieu desquelles marchoit la sultane[3] d’un air qui la faisoit aisément distinguer. Cette princesse, croyant que le roi de la Grande Tartarie étoit aussi à la chasse, s’avança avec fermeté jusque sous les fenêtres de l’appartement de ce prince, qui, voulant par curiosité l’observer, se plaça de manière qu’il pouvoit tout voir sans être vu. Il remarqua que les personnes qui accompagnoient la sultane, pour bannir toute contrainte, se découvrirent le visage, qu’elles avaient eu couvert jusqu’alors, et quittèrent de longs habits qu’elles portoient par-dessus d’autres plus courts. Mais il fut dans un extrême étonnement de voir que dans cette compagnie qui lui avoit semblé toute composée de femmes, il y avoit dix noirs qui prirent chacun leur maîtresse. La sultane de son côté ne demeura pas long-temps sans amant ; elle frappa des mains en criant: Masoud, Masoud ; et aussitôt un autre noir descendit du haut d’un arbre, et courut à elle avec beaucoup d’empressement.

La pudeur ne me permet pas de raconter tout ce qui se passa entre ces femmes et ces noirs, et c’est un détail qu’il n’est pas besoin de faire. Il suffit de dire que Schahzenan en vit assez pour juger que son frère n’étoit pas moins à plaindre que lui. Les plaisirs de cette troupe amoureuse durèrent jusqu’à minuit. Il se baignèrent tous ensemble dans une grande pièce d’eau, qui faisoit un des plus beaux ornemens du jardin ; après quoi ayant repris leurs habits, ils rentrèrent par la porte secrète dans le palais du sultan ; et Masoud, qui étoit venu de dehors par-dessus la muraille du jardin, s’en retourna par le même endroit.

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Comme toutes ces choses s’étoient passées sous les jeux du roi de la Grande Tartarie, elles lui donnèrent lieu de faire une infinité de réflexions. « Que j’avois peu de raison, disoit-il, de croire que mon malheur étoit si singulier ! C’est sans doute l’inévitable destinée de tous les maris, puisque le sultan mon frère, le souverain de tant d’états, le plus grand prince du monde, n’a pu l’éviter. Cela étant, quelle foiblesse de me laisser consumer de chagrin ! C’en est fait : le souvenir d’un malheur si commun ne troublera plus désormais le repos de ma vie. » En effet, dès ce moment il cessa de s’affliger ; et comme il n’avoit pas voulu souper qu’il n’eût vu toute la scène qui venoit d’être jouée sous ses fenêtres , il fit servir alors, mangea de meilleur appétit qu’il n’avoit fait depuis son départ de Samarcande , et entendit même avec quelque plaisir un concert agréable de voix et d’instrumens dont on accompagna le repas.

Les jours suivans il fut de très-bonne humeur ; et lorsqu’il sut que le sultan étoit de retour, il alla au-devant de lui , et lui fît son compliment d’un air enjoué. Schahtiar d’abord ne prit pas garde à ce changement ; il ne songea qu’à se plaindre obligeamment de ce que ce prince avoit refusé de l’accompagner à la chasse ; et sans lui donner le temps de répondre à ses reproches, il lui parla du grand nombre de cerfs et d’autres animaux qu’il avoit pris, et enfin du plaisir qu’il avoit eu. Schahzenan, après l’avoir écouté avec attention, prit la parole à son tour. Comme il n’avoit plus de chagrin qui l’empêchât de faire paroître combien il avoit d’esprit, il dit mille choses agréables et plaisantes.

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Le sultan, qui s’étoit attendu à le retrouver dans le même état où il l’avoit laissé, fut ravi de le voir si gai. « Mon frère, lui dit-il, je rends graces au ciel de l’heureux changement qu’il a produit en vous pendant mon absence ; j’en ai une véritable joie, mais j’ai une prière à vous faire, et je vous conjure de m’accorder ce que je vais vous demander. » « Que pourrois-je vous refuser, répondit le roi de Tartarie ? Vous pouvez tout sur Schahzenan. Parlez ; je suis dans l’impatience de savoir ce que vous souhaitez de moi. » « Depuis que vous êtes dans ma cour, reprit Schahriar, je vous ai vu plongé dans une noire mélancolie que j’ai vainement tenté de dissiper par toutes sortes de divertissemens. Je me suis imaginé que votre chagrin venoit de ce que vous étiez éloigné de vos états ; j’ai cru même que l’amour y avoit beaucoup de part, et que la reine de Samarcande, que vous avez dû choisir d’une beauté achevée, en étoit peut-être la cause. Je ne sais si je me suis trompé dans ma conjecture ; mais je vous avoue que c’est particulièrement pour cette raison que je n’ai pas voulu vous importuner là-dessus, de peur de vous déplaire. Cependant, sans que j’y aie contribué en aucune manière, je vous trouve à mon retour de la meilleure humeur du monde et l’esprit entièrement dégagé de cette noire vapeur, qui en troubloit tout l’enjouement. Dites-moi de grâce, pourquoi vous étiez si triste, et pourquoi vous ne l’êtes plus ? »

À ce discours, le roi de la Grande Tartarie demeura quelque temps rêveur, comme s’il eût cherché ce qu’il avoit à y répondre. Enfin il repartit dans ces termes : « Vous êtes mon sultan et mon maitre ; mais dispensez-moi, je vous supplie, de vous donner la satisfaction que vous me demandez. » « Non, mon frère, répliqua le sultan, il faut que vous me l’accordiez ; je la souhaite, ne me la refusez pas. » Schahzenan ne put résister aux instances de Schahriar. « Hé bien ! mon frère, lui dit-il, je vais vous satisfaire, puisque vous me lie commandez. » Alors il lui raconta l’infidélité de la reine de Samarcande ; et lorsqu’il en eut achevé le récit : « Voilà, poursuivit-il, le sujet de ma tristesse ; jugez si j’avois tort de m’y abandonner. » « Ô mon frère ! s’écria le sultan d’un ton qui marquoit combien il entroit dans le ressentiment du roi de Tartarie, quelle horrible histoire venez-vous de me raconter ! Avec quelle impatience je l’ai écoutée jusqu’au bout ! Je vous loue d’avoir puni les traîtres qui vous ont fait un outrage si sensible. On ne sauroit vous reprocher cette action : elle est juste ; et pour moi j’avouerai qu’à votre place j’aurois eu peut-être moins de modération que vous. Je ne me serois pas contenté d’ôter la vie à une seule femme, je crois que j’en aurois sacrifié plus de mille à ma rage. Je ne suis pas étonné de vos chagrins ; la cause en étoit trop vive et trop mortifiante pour n’y pas succomber. Ô ciel ! quelle aventure ! Non , je crois qu’il n’en est jamais arrivé de semblable à personne qu’à vous. Mais enfin il faut louer Dieu de ce qu’il vous a donné de la consolation ; et comme je ne doute pas qu’elle ne soit bien fondée, ayez encore la complaisance de m’en instruire, et faites moi la confidence entière. »

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Schahzenan fit plus de difficulté sur ce point que sur le précédent, à cause de l’intérêt que son frère y avoit ; mais il fallut céder à ses nouvelles instances. « Je vais donc vous obéir, lui dit-il, puisque vous le voulez absolument. Je crains que mon obéissance ne vous cause plus de chagrins que je n’en ai eu ; mais vous ne devez vous en prendre qu’à vous-même, puisque c’est vous qui me forcez à vous révéler une chose que je voudrois ensevelir dans un éternel oubli. » « Ce que vous me dites, interrompit Schahriar, ne fait qu’irriter ma curiosité ; hâtez-vous de me découvrir ce secret, de quelque nature qu’il puisse être. » Le roi de Tartane, ne pouvant plus s’en défendre, fit alors le détail de tout ce qu’il avoit vu du déguisement des noirs, de l’emportement de la sultane et de ses femmes, et il n’oublia pas Masoud. « Après avoir été témoin de ces infamies, continua-t-il, je pensai que toutes les femmes y étoient naturellement portées, et qu’elles ne pouvoient résister à leur penchant. Prévenu de cette opinion, il me parut que c’étoit une grande foiblesse à un nomme d’attacher son repos à leur fidélité. Cette réflexion m’en fit faire beaucoup d’autres ; et enfin je jugeai que je ne pouvois prendre un meilleur parti que de me consoler. Il m’en a coûté quelques efforts ; mais j’en suis venu à bout ; et, si vous m’en croyez, vous suivrez mon exemple. »

Quoique ce conseil fût judicieux, le sultan ne put le goûter. Il entra même en fureur. « Quoi ! dit-il, la sultane des Indes est capable de se prostituer d’une manière si indigne ! Non, mon frère, ajouta-t-il, je ne puis croire ce que vous me dites, si je ne le vois de mes propres yeux. Il faut que les vôtres vous aient trompé ; la chose est assez importtante pour mériter que j’en sois assuré par moi-même. » « Mon frère, répondit Schahzenan, si vous voulez en être témoin, cela n’est pas fort difficile : vous n’avez qu’à faire une nouvelle partie de chasse ; quand nous serons hors de la ville avec votre cour et la mienne, nous nous arrêterons sous nos pavillons, et la nuit nous reviendrons tous deux seuls dans mon appartement. Je suis assuré que le lendemain vous verrez ce que j’ai vu. » Le sultan approuva le stratagême, et ordonna aussitôt une nouvelle chasse ; de sorte que dès le même jour les pavillons furent dressés au lieu désigné.

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Le jour suivant, les deux princes partirent avec toute leur suite. Ils arrivèrent où ils devoient camper, et ils y demeurèrent jusqu’à la nuit. Alors Schahriar appela son grand-visir ; et, sans lui découvrir son dessein, lui commanda de tenir sa place pendant son absence, et de ne pas permettre que personne sortit du camp, pour quelque sujet que ce pût être. D’abord qu’il eut donné cet ordre, le roi de la Grande Tartarie et lui montèrent à cheval, passèrent incognito au travers du camp, rentrèrent dans la ville et se rendirent au palais qu’occupoit Schahzenan. Ils se couchèrent ; et le lendemain de bon matin, ils s’allèrent placer à la même fenêtre d’où le roi de Tartarie avoit vu la scène des noirs. Ils jouirent quelque temps de la fraîcheur ; car le soleil n’étoit pas encore levé ; et en s’entretenant, ils jetoient souvent les yeux du côté de la porte secrète. Elle s’ouvrit enfin ; et, pour dire le reste en peu de mots, la sultane parut avec ses femmes et les dix noirs déguisés ; elle appela Masoud ; et le sultan en vit plus qu’il n’en falloit pour être pleinement convaincu de sa honte et de son malheur. « O Dieu ! s’écria-t-il, quelle indignité ! quelle horreur ! l’épouse d’un souverain tel que moi, peut-elle être capable de cette infamie ? Après cela, quel prince osera se vanter d’être parfaitement heureux ? Ah ! mon frère, poursuivit-il en embrassant le roi de Tartarie, renonçons tous deux au monde, la bonne foi en est bannie ; s’il flatte d’un côté, il trahit de l’autre. Abandonnons nos états et tout l’éclat qui nous environne. Allons dans des royaumes étrangers traîner une vie obscure et cacher notre infortune. » Schahzenan n’approuvoit pas cette résolution ; mais il n’osa la combattre dans l’emportement où il voyoit Schahriar. « Mon frère, lui dit-il, je n’ai pas d’autre volonté que la vôtre ; je suis prêt à vous suivre partout où il vous plaira ; mais promettez-moi que nous reviendrons, si nous pouvons rencontrer quelqu’un qui soit plus malheureux que nous. » « Je vous le promets, répondit le sultan ; mais je doute fort que nous trouvions personne qui le puisse être. « « Je ne suis pas de votre sentiment là-dessus, répliqua le roi de Tartarie, peut-être même ne voyagerons-nous pas long-temps. » En disant cela, ils sortirent secrètement du palais, et prirent un autre chemin que celui par où ils étoient venus. Ils marchèrent tant qu’ils eurent du jour assez pour se conduire, et passèrent la première nuit sous des arbres. S’étant levés dès le point du jour, ils continuèrent leur marche jusqu’à ce qu’ils arrivèrent à une belle prairie sur le bord de la mer, où il y avoit, d’espace en espace, de grands arbres fort touffus. Ils s’assirent sous un de ces arbres pour se délasser et y prendre le frais. L’infidélité des princesses leurs femmes fit le sujet de leur conversation.

Il n’y avoit pas long-temps qu’ils s’entretenoient, lorsqu’ils entendirent assez près d’eux un bruit horrible du côté de la mer, et un cri effroyable qui les remplit de crainte. Alors la mer s’ouvrit, et il s’en éleva comme une grosse colonne noire qui sembloit s’aller perdre dans les nues. Cet objet redoubla leur frayeur ; ils se levèrent promptement, et montèrent au haut de l’arbre qui leur parut le plus propre à les cacher. Ils y furent à peine montés, que regardant vers l’endroit d’où le bruit partoit et où la mer s’étoit entr’ouverte, ils remarquèrent que la colonne noire s’avançoit vers le rivage en fendant l’eau ; ils ne purent dans le moment démêler ce que ce pouvoit être, mais ils en furent bientôt éclaircis.

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C’étoit un de ces génies qui sont malins, malfaisans, et ennemis mortels des hommes. Il étoit noir et hideux, avoit la forme d’un géant d’une hauteur prodigieuse, et portoit sur sa tête une grande caisse de verre, fermée à quatre serrures d’acier fin. Il entra dans la prairie avec cette charge, qu’il vint poser justement au pied de l’arbre où étoient les deux princes, qui, connoissant l’extrême péril où ils se trouvoient, se crurent perdus.

Cependant le génie s’assit auprès de la caisse ; et l’ayant ouverte avec quatre clefs qui étoient attachées à sa ceinture, il en sortit aussitôt une dame très-richement habillée, d’une taille majestueuse et d’une beauté parfaite. Le monstre la fit asseoir à ses côtés ; et la regardant amoureusement : «Dame, dit- il, la plus accomplie de toutes les dames qui sont admirées pour leur beauté, charmante personne, vous que j’ai enlevée le jour de vos noces, et que j’ai toujours aimée depuis si constamment, vous voudrez bien que je dorme quelques momens près de vous ; le sommeil, dont je me sens accablé, m’a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de repos. » En disant cela, il laissa tomber sa grosse tête sur les genoux de la dame ; ensuite ayant alongé ses pieds qui s’étendoient jusqu’à la mer, il ne tarda pas à s’endormir, et il ronfla bientôt de manière qu’il fit retentir le rivage.

La dame alors leva la vue par hasard, et apercevant les princes au haut de l’arbre, elle leur lit signe de la main de descendre sans faire de bruit. Leur frayeur fut extrême quand ils se virent découverts. Ils supplièrent la dame, par d’autres signes, de les dispenser de lui obéir ; mais elle, après avoir ôté doucement de dessus ses genoux la tête du génie, et l’avoir posée légérement à terre, se leva, et leur dit d’un ton de voix bas, mais animé : « Descendez, il faut absolument que vous veniez à moi. » Ils voulurent vainement lui faire comprendre encore par leurs gestes qu’ils craignoient le génie : « Descendez donc, leur répliqua-t-elle sur le même ton ; si vous ne vous hâtez de m’obéir, je vais l’éveiller, et je lui demanderai moi-même votre mort. »

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Ces paroles intimidèrent tellement les princes, qu’ils commencèrent à descendre avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le génie. Lorsqu’ils furent en bas, la dame les prit par la main ; et s’étant un peu éloignée avec eux sous les arbres, elle leur fit librement une proposition très-vive ; ils la rejetèrent d’abord ; mais elle les obligea, par de nouvelles menaces, à l’accepter. Après qu’elle eut obtenu d’eux ce qu’elle souhaitoit, ayant remarqué qu’ils avoient chacun une bague au doigt, elle les leur demanda. Sitôt qu’elle les eut entre les mains, elle alla prendre une boîte du paquet où étoit sa toilette ; elle en tira un fil garni d’autres bagues de toutes sortes de façons, et le leur montrant : « Savez-vous bien, dit-elle, ce que signifient ces joyaux ? » « Non, répondirent-ils ; mais il ne tiendra qu’à vous de nous l’apprendre. » « Ce sont, reprit-elle, les bagues de tous les hommes à qui j’ai fait part de mes faveurs. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je garde pour me souvenir d’eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même raison, et afin d’avoir la centaine accomplie. Voilà donc, continua-t-elle, cent amans que j’ai eus jusqu’à ce jour, malgré la vigilance et les précautions de ce vilain génie qui ne me quitte pas. Il a beau m’enfermer dans cette caisse de verre, et me tenir cachée au fond de la mer, je ne laisse pas de tromper ses soins. Vous voyez par-là que quand une femme a formé un projet, il n’y a point de mari ni d’amant qui puisse en empêcher l’exécution. Les hommes feroient mieux de ne pas contraindre les femmes ; ce seroit le moyen de les rendre sages. » La dame leur ayant parlé de la sorte, passa leurs bagues dans le même fil où étoient enfilées les autres. Elle s’assit ensuite comme auparavant, souleva la tête du génie, qui ne se réveilla point, la remit sur ses genoux, et fit signe aux princes de se retirer.

Ils reprirent le chemin par où ils étoient venus ; et lorsqu’ils eurent perdu de vue la dame et le génie, Schahriar dit à Schahzenan : « Hé bien ! mon frère, que pensez-vous de l’aventure qui vient de nous arriver ? Le génie n’a-t-il pas une maîtresse bien fidelle ? Et ne convenez-vous pas que rien n’est égal à la malice des femmes ? » « Oui, mon frère, répondit le roi de la Grande Tartarie. Et vous devez aussi demeurer d’accord que le génie est plus à plaindre et plus malheureux que nous. C’est pourquoi, puisque nous avons trouvé ce que nous cherchions, retournons dans nos états, et que cela ne nous empêche pas de nous marier. Pour moi, je sais par quel moyen je prétends que la foi qui m’est due, me soit inviolablement conservée. Je ne veux pas m’expliquer présentement là-dessus ; mais vous en apprendrez un jour des nouvelles, et je suis sûr que vous suivrez mon exemple. » Le sultan fut de l’avis de son frère ; et continuant tous deux de marcher, ils arrivèrent au camp sur la fin de la nuit du troisième jour qu’ils en étoient partis.

Les Mille et Une Nuits : photo de deux pages d'un manuscrit syrien du XIVe siècle.Bibliothèque nationale de France.années 1300 http://expositions.bnf.fr/livrarab/gros_plan/mille/mille_2.htm Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

La nouvelle du retour du sultan s’y étant répandue, les courtisans se rendirent de grand matin devant son pavillon. Il les fit entrer, les reçut d’un air plus riant qu’à l’ordinaire, et leur fit à tous des gratifications. Après quoi, leur ayant déclaré qu’il ne vouloit pas aller plus loin, il leur commanda de monter à cheval, et il retourna bientôt à son palais.

À peine fut-il arrivé, qu’il courut à l’appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra à son grand-visir, avec ordre de la faire étrangler ; ce que ce ministre exécuta, sans s’informer quel crime elle avoit commis. Le prince irrité n’en demeura pas là ; il coupa la tête de sa propre main à toutes les femmes de la sultane. Après ce rigoureux châtiment, persuadé qu’il n’y avoit pas une femme sage, pour prévenir les infidélités de celles qu’il prendroit à l’avenir, il résolut d’en épouser une chaque nuit, et de la faire étrangler le lendemain. S’étant imposé cette loi cruelle, il jura qu’il l’observeroit immédiatement après le départ du roi de Tartarie, qui prit bientôt congé de lui, et se mit en chemin chargé de présens magnifiques.

Schahzenan étant parti, Schahriar ne manqua pas d’ordonner à son grand-visir de lui amener la fille d’un de ses généraux d’armée. Le visir obéit. Le sultan coucha avec elle, et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque répugnance qu’eût le visir à exécuter de semblables ordres, comme il devoit au sultan son maître une obéissance aveugle, il étoit obligé de s’y soumettre. Il lui mena donc la fille d’un officier subalterne, qu’on fit aussi mourir le lendemain. Après celle-là, ce fut la fille d’un bourgeois de la capitale ; et enfin chaque jour c’étoit une fille mariée, et une femme morte.

Scheherazade 1495 Behzad (1450-1535/36) créateur transferred from ru.wikipedia; transferred to Commons by User:Shakko using CommonsHelper Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation générale dans la ville. On n’y entendoit que des cris et des lamentations. Ici c’étoit un père en pleurs qui se désespéroit de la perte de sa fille ; et là c’étoient de tendres mères, qui, craignant pour les leurs la même destinée, faisoient par avance retentir l’air de leurs gémissemens. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le sultan s’étoit attirées jusqu’alors, tous ses sujets ne faisoient plus que des imprécations contre lui.

Le grand-visir, qui, comme on l’a déjà dit, étoit malgré lui le ministre d’une si horrible injustice, avoit deux filles, dont l’aînée s’appeloit Scheherazade , et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquoit pas de mérite ; mais l’autre avoit un courage au-dessus de son sexe, de l’esprit infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avoit beaucoup de lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui étoit échappé de tout ce qu’elle avoit lu. Elle s’étoit heureusement appliquée à la philosophie, à la médecine, à l’histoire et aux arts ; et elle faisoit des vers mieux que les poètes les plus célèbres de son temps. Outre cela, elle étoit pourvue d’une beauté extraordinaire ; et une vertu très-solide couronnoit toutes ses belles qualités.

Le visir aimoit passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un jour qu’ils s’entretenoient tous deux ensemble, elle lui dit : « Mon père, j’ai une grâce à vous demander ; je vous supplie très-humblement de me l’accorder. » « Je ne vous la refuserai pas , répondit-il , pourvu qu’elle soit juste et raisonnable. » « Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne peut l’être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m’oblige à vous la demander. J’ai dessein d’arrêter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d’une manière si funeste. » « Votre intention est fort louable, ma fille, dit le visir ; mais le mal auquel vous voulez remédier, me paroît sans remède. Comment prétendez-vous en venir à bout ? » « Mon père, repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l’honneur de sa couche. » Le visir ne put entendre ce discours sans horreur. « Ô Dieu! interrompit-il avec transport. Avez-vous perdu l’esprit, ma fille ? Pouvez-vous me faire une prière si dangereuse ? Vous savez que le sultan a fait serment sur son ame de ne coucher qu’une seule nuit avec la même femme et de lui faire ôter la vie le lendemain, et vous voulez que je lui propose de vous épouser ? Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret ? » « Oui, mon père, répondit cette vertueuse fille, je connois tout le danger que je cours, et il ne sauroit m’épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse ; et si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service important. » « Non, non, dit le visir, quoi que vous puissiez me représenter pour m’intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril, ne vous imaginez pas que j’y consente. Quand le sultan m’ordonnera de vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas ! il faudra bien que je lui obéisse. Quel triste emploi pour un père ! Ah ! si vous ne craignez point la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma main teinte de votre sang. » « Encore une fois, mon père, dit Scheherazade, accordez-moi la grâce que je vous demande. » « Votre opiniâtreté, repartit le visir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre perte ? Qui ne prévoit pas la fin d’une entreprise dangereuse, n’en sauroit sortir heureusement. Je crains qu’il ne vous arrive ce qui arriva à l’âne, qui étoit bien, et qui ne put s’y tenir. » « Quel malheur arriva-t-il à cet âne, reprit Scheherazade ? » « Je vais vous le dire, répondit le visir ; écoutez-moi :

↑ Premier ministre.
↑ Ce mot arabe signifie empereur ou seigneur ; on donne ce titre à presque tous les souverains de l’Orient.
↑ Le titre de sultane se donne à toutes les femmes des princes de l’Orient. Cependant le nom de sultane, tout court, désigne ordinairement la favorite.

Photos Wikipédia
A suivre ?!
Bisous à tous



dimanche 22 avril 2012

La Fée aux gros yeux George Sand

Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement, elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait donné le surnom de fée aux gros yeux ; fée, parce qu'elle était très savante et très mystérieuse ; aux gros yeux, parce qu'elle avait d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie comparait à des bouchons de carafe.
Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle l'indulgence et la patience mêmes : seulement, elle s'amusait de ses bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres, bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des plus courts.
Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la mère d'Elsie lui avait dit :
- Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal ! Je vous assure, ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.
Barbara lui avait répondu avec vivacité :
- Des lunettes, moi ? Jamais ! je craindrais de me gâter la vue !
Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les trésors de sa vision. Elle voyait les plus petits objets comme les autres avec les loupes les plus fortes ; ses yeux étaient deux lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne voyait absolument rien.
Longtemps on l'avait surnommée miss Frog (grenouille), et puis on l'appela miss Maybug (hanneton), parce qu'elle se cognait partout ; enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies merveilleuses qu'elle savait faire, disait :
- C'est une véritable fée !
Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait coutume de répondre :
- Qui sait ? Peut-être ! Peut-être !
Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille chose, et miss Barbara répéta d'un air malin :
- Peut-être, ma chère enfant, peut-être !
Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie ; elle ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.
Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait. Elle disait qu'elle le refaisait elle-même chaque jour, de grand matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.
La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et de surprendre les mystères du pavillon.
Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit ? Il fallait faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée étroite, sinueuse et toute noire !
- Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.
Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées.
- Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma journée entière vous est consacrée ; le soir m'appartient. Je l'emploie à travailler pour mon compte.
- Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours ?
- Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
- Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant ? Le latin ? le grec ?
- Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
- Quoi donc ? Vous ne voulez pas le dire ?
- Je regarde ce que moi seule je peux voir.
- Vous voyez quoi ?
- Permettez-moi de ne pas vous le dire ; vous voudriez le voir aussi, et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un chagrin pour vous.
- C'est donc bien beau, ce que vous voyez ?
- Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans vos rêves.
- Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie !
- Non, mon enfant, jamais ! Cela ne dépend pas de moi.
- Eh bien, je le verrai ! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez vous, et vous ne me mettrez pas dehors.
- Je ne crains pas votre visite, vous n'oseriez jamais venir !
- Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats ?
- Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint à la charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait.
Voir ! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle émotion pour une petite fille curieuse ! Elsie n'eut pas d'appétit à dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait les heures, les minutes. Enfin, après les occupations de la soirée, elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa gouvernante.
A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre dont miss Barbara parut fort émue. C'était pourtant un homme d'apparence très inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères d'Elsie. Il n'était pas beau ; maigre, très brun, les oreilles et le nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec des habits à longues basques, très pointues aussi. Il était timide, craintif même ; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi. Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit, elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et cachaient les plus sinistres desseins.
Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché. Qu'y avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois ? Miss Barbara n'en fut pas moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir de lui dire d'un ton sec :
- Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit ?
M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir ; mais, craignant d'être impoli, il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question :
- Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre ?
- Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur, mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec la famille.
- Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive clarté des lampes.
- Ah ! vos yeux craignent la lumière ? J'en étais sûr ! Il vous faut tout au plus le crépuscule ? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute la nuit ?
- Naturellement ! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour paraître aimable : ne suis-je pas une bat ?
- Il n'y a pas de quoi se vanter ! s'écria Barbara en frémissant de colère.
Et elle entraîna Elsie, interdite, dans l'ombre épaisse de la petite allée.
- Ses yeux, ses pauvres yeux ! répétait Barbara en haussant convulsivement les épaules ; attends que je te plaigne, animal féroce !
- Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières.
- Sans doute, sans doute ! Mais comme il prend sa revanche dans l'obscurité ! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.
Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont elle n'osa pas demander l'explication. Elle était encore dans l'ombre de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula en forçant miss Barbara à reculer aussi.
- Qu'y a-t-il ? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
- Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre parterre.
- Ah ! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel ! Mais ne craignez rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite.
Elle s'élança en avant.
- Ah ! çà ! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution dont vous m'obsédez ?
Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant :
- Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre.
- Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés ?
- Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie ; c'est le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le jardinier ne me regarde pas.
- Non, non ! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête ! Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres !
Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant, elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire à miss Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction de sa curiosité. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier.
- D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer la fenêtre et les rideaux.
- Voilà qui est impossible ! répondit Barbara. Je donne un bal et c'est par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi.
- Un bal ! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement ? des invités qui doivent entrer par la fenêtre ? Vous vous moquez de moi, miss Barbara.
- Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe qu'elle posa sur le bord de la fenêtre ; des toilettes magnifiques, un luxe inouï !
- Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante, je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
- Oh ! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries, vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités.
Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant :
- Je prépare les rafraîchissements.
Puis, tout à coup, elle s'écria :
- En voici un ! c'est la princesse nepticula marginicollella avec sa tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour. Attendez ! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine germaine, la belle malella, dont la robe noire a des lames d'argent et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère cemiostoma spartifoliella, qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici des roses pour vous, marquise nepticula centifoliella. Regardez, chère Elsie ! admirez cette tunique grenat brodée d'argent. Et ces deux illustres lavernides : linneella, qui porte sur sa robe une écharpe orange brodée d'or, tandis que schranckella a l'écharpe orange lamée d'argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges soyeuses et l'heureuse répartition des quantités ! L'adélide panzerella est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à frange d'or. Enfin, la pyrale rosella, que voici et qui est une des plus simples, a la robe de dessous d'un rose vif teintée de blanc sur les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun clair ! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande ; mais voici venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec des perles sur de la gaze. Dispunctella a dix gouttes d'or sur sa robe d'argent. Voici de très grands personnages d'une taille relativement imposante : c'est la famille des adélides avec leurs antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus beaux colibris. Et, à présent, voyez ! voyez la foule qui se presse ! il en viendra encore, et toujours ! et vous, vous ne saurez laquelle de ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci ?
- Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperçois bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir.
- Elle ne voit pas ! Elle ne distingue pas ! s'écria douloureusement la fée aux gros yeux. Pauvre petite ! J'en étais sûre ! Je vous l'avais bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure ! Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes ; voici un instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour vous à vos parents. Prenez et regardez.
Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces petits êtres ; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait pas trompée : l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui volent la nuit, à peine saisissables, au regard de l'homme.
- Ah ! voilà ! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la même question ! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine des lois de l'univers. Elles croient que tout a été créé pour l'homme et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas exister. Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais que ce qui est simplement beau et aussi important que ce que l'homme utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a encore eu l'idée de les tourmenter.
- Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris !
- Les chauves-souris ! Ah ! vous m'y faites songer ! La lumière qui attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la lune est couchée, et je vais vous reconduire au château.
Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon :
- Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec la loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui. La soirée était trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C'est dans les nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui, selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort grossissement pour les yeux faibles ; mais ces livres ne suffisent pas, et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science. Il est vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront les observer.
- Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés ? dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était appuyée sur la rampe.
Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil commençait à la gagner. - Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et aux plus forts grossissements des instruments. Du moins, je le présume et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour nous, s'arrête la vie universelle ? Qui nous prouve que les puces n'ont pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini ? Quant aux papillons, puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus petits dont les savants ne soupçonnent jamais l'existence.
Miss Barbara en état là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie, qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de tout son cœur, lorsqu'un choc inattendu souleva brusquement la petite lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les genoux d'Elsie réveillée en sursaut.
- Une chauve-souris ; une chauve-souris ! s'écria Barbara éperdue en cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée.

Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était.
- Là ! là ! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous !
Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant :
- Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien !
- Tuez-la, étouffez-la, Elsie ! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais génie, cet affreux précepteur qui me persécute !
Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante ; elle n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles. Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre animal ; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme s'il eût voulu la dévorer !
Elsie s'enfuie à travers les plates-bandes, en proie à une terreur invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris volait en rond autour du pavillon.
- Mon Dieu ! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma pauvre fée ! Ah ! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie !
La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
- Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d'une bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier, j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque danger sérieux. Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas. Puisqu'elle vous abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur de moi ?
- Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier.
- Singulier, moi ? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité quelconque ?
- Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous !
- Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais qui est bien plus singulière que moi !
Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner, elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de bœuf saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de micros, et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses vapeurs.

mercredi 18 avril 2012

Le Soleil Raconte Conte d'Andersen

Maintenant, c'est moi qui raconte ! dit le vent.
- Non, si vous permettez, protesta la pluie, c'est mon tour à présent ! Cela fait des heures que vous êtes posté au coin de la rue en train de souffler de votre mieux.
- Quelle ingratitude ! soupira le vent. En votre honneur, je retourne les parapluies, j'en casse même plusieurs et vous me brusquez ainsi !
- C'est moi qui raconte, dit le rayon de soleil.
Il s'exprima si fougueusement et en même temps avec tant de noblesse que le vent se coucha et cessa de mugir et de grogner ; la pluie le secoua en rouspétant : «Est-ce que nous devons nous laisser faire ! Il nous suit tout le temps. Nous n'allons tout de même pas l'écouter. Cela n'en vaut pas la peine. »
Mais le rayon de soleil raconta :
Un cygne volait au-dessus de la mer immense et chacune de ses plumes brillait comme de l'or. Une plume tomba sur un grand navire marchand qui voguait toutes voiles dehors. La plume se posa sur les cheveux bouclés d'un jeune homme qui surveillait la marchandise ; on l'appelait « supecargo ». La plume de l'oiseau de la fortune toucha son front, se transforma dans sa main en plume à écrire, et le jeune homme devint bientôt un commerçant riche qui pouvait se permettre d'acheter des éperons d'or et échanger un tonneau d'or contre un blason de noblesse. Je le sais parce que je l'éclairais, ajouta le rayon de soleil.
Le cygne survola un pré vert. Un petit berger de sept ans venait juste de se coucher à l'ombre d'un vieil arbre. Le cygne embrassa une des feuilles de l'arbre, laquelle se détacha et tomba dans la paume de la main du garçon. Et la feuille se multiplia en trois, dix feuilles, puis en tout un livre. Ce livre apprit au garçon les miracles de la nature, sa langue maternelle, la foi et le savoir. Le soir, il reposait sa tête sur lui pour ne pas oublier ce qu'il y avait lu, et le livre l'amena jusqu'aux bancs de l'école et à la table du grand savoir. J'ai lu son nom parmi les noms des savants, affirma le soleil.
Le cygne descendit dans la forêt calme et se reposa sur les lacs sombres et silencieux, parmi les nénuphars et les pommiers sauvages qui les bordent, là où nichent les coucous et les pigeons sauvages. Une pauvre femme ramassait des ramilles dans la forêt et comme elle les ramenait à la maison sur son dos en tenant son petit enfant dans ses bras, elle aperçut un cygne d'or, le cygne de la fortune, s'élever des roseaux près de la rive. Mais qu'est-ce qui brillait là ? Un oeuf d'or. La femme le pressa contre sa poitrine et l'œuf resta chaud, il y avait sans doute de la vie à l'intérieur; oui, on sentait des coups légers. La femme les perçut mais pensa qu'il s'agissait des battements de son propre cœur. A la maison, dans sa misérable et unique pièce, elle posa l'œuf sur la table. « Tic, tac » entendit-on à l'intérieur.
Lorsque l'œuf se fendilla, la tête d'un petit cygne comme emplumé d'or pur en sortit. Il avait quatre anneaux autour du cou et comme la pauvre femme avait quatre fils, trois à la maison et le quatrième qui était avec elle dans la forêt, elle comprit que ces anneaux étaient destinés à ses enfants. A cet instant le petit oiseau d'or s'envola. La femme embrassa les anneaux, puis chaque enfant embrassa le sien ; elle appliqua chaque anneau contre son cœur et le leur mit au doigt.
Un des garçons prit une motte de terre dans sa main et la fit tourner entre ses doigts jusqu'à ce qu'il en sortît la statue de Jason portant la toison d'or.
Le deuxième garçon courut sur le pré où s'épanouissaient des fleurs de toutes les couleurs. Il en cueillit une pleine poignée et les pressa très fort. Puis il trempa son anneau dans le jus. Il sentit un fourmillement dans ses pensées et dans sa main. Un an et un jour après, dans la grande ville, on parlait d'un grand peintre.
Le troisième des garçons mit l'anneau dans sa bouche où elle résonna et fit retentir un écho du fond du cœur. Des sentiments et des pensées s'élevèrent en sons, comme des cygnes qui volent, puis plongèrent comme des cygnes dans la mer profonde, la mer profonde de la pensée. Le garçon devint le maître des sons et chaque pays au monde peut dire à présent : oui, il m'appartient.
Le quatrième, le plus petit, était le souffre-douleur de la famille. Les gens se moquaient de lui, disaient qu'il avait la pépie et qu'à la maison on devrait lui donner du beurre et du poivre comme aux poulets malades ; il y avait tant de poison dans leurs paroles. Mais moi, je lui ai donné un baiser qui valait dix baisers humains. Le garçon devint un poète, la vie lui donna des coups et des baisers, mais il avait l'anneau du bonheur du cygne de la fortune. Ses pensées s'élevaient librement comme des papillons dorés, symboles de l'immortalité.
- Quel long récit ! bougonna le vent.
- Et si ennuyeux ! ajouta la pluie. Soufflez sur moi pour que je m'en remette.
Et le vent souffla et le rayon de soleil raconta :
- Le cygne de la fortune vola au-dessus d'un golfe profond où des pêcheurs avaient tendu leurs filets. Le plus pauvre d'entre eux songeait à se marier, et aussi se maria-t-il bientôt. Le cygne lui apporta un morceau d'ambre. L'ambre a une force attractive et il attira dans sa maison la force du cœur humain. Tous dans la maison vécurent heureux dans de modestes conditions. Leur vie fut éclairée par le soleil.
- Cela suffit maintenant, dit le vent. Le soleil raconte depuis bien longtemps. Je me suis ennuyé ! Et nous, qui avons écouté le récit du rayon de soleil, que dirons-nous ? Nous dirons : «Le rayon de soleil a fini de raconter».

dimanche 15 avril 2012

Le buisson de roses Conte anglais

Un tout petit garçon était assis aux pieds de sa mère, près d'une porte-fenêtre qui donnait sur le jardin. On était en automne, et le vent soufflait tristement et faisait courir les feuilles sèches couleur d'or sur le gravier du chemin et sur l'herbe de la pelouse.  La maman tricotait une petite chaussette; les aiguilles faisaient clic, clic, dans ses doigts, mais ses yeux regardaient le ciel rendu tout rouge par les rayons du soleil couchant. Le petit garçon appuya sa tête contre les genoux de sa maman, et se tint si tranquille qu'à la fin elle pencha la tête pour voir s'il dormait. II ne dormait pas; il regardait attentivement un buisson de ronces qui agitait ses longues branches couvertes de feuilles rouges de l'autre côté de la barrière.  - À quoi penses-tu, mon chéri ? demanda la mère.  - Regarde le buisson de ronces, maman. Qu'est-ce qu'il dit ? II me fait : bonjour, bonjour, par-dessus la barrière; qu'est-ce qu'il dit ?  - Ce qu'il dit ? répondit-elle. II dit : « J'aperçois un heureux petit garçon, dans une jolie chambre, éclairée par un bon feu. Ici, dehors, il fait froid et sombre, mais, là où est le petit garçon, il fait chaud et clair. Je lui dis : bonjour, bonjour, et il me regarde. Je voudrais bien savoir s'il sait combien il est heureux!
L'hiver.
« ... Voyez, mes feuilles sont toutes rouges. Tous les jours, elles se sèchent et elles tombent, et bientôt la bise les aura toutes jetées à terre. Alors la neige viendra me couvrir... et puis, elle s'en ira. aussi, et mes branches « dépouillées seront battues par la pluie et le vent.
« ... Je dis bonjour à tous ceux qui passent, et les jours s'en vont, tristes et froids, mais dans la jolie maison, si chaude et si gaie, le petit garçon joue toute la journée avec ses livres et ses joujoux. Son papa et sa maman le chérissent; il grimpe sur leurs genoux, le soir, devant le feu, pendant qu'ils lui racontent de jolies histoires ou lui chantent de belles chansons, heureux petit garçon ! Et moi, là, dehors, je regarde, et j'aperçois un rayon de lumière qui passe à travers le volet, et je voudrais bien être avec eux!
Le printemps.
« Mais j'attendrai très patiemment. Je supporterai la neige, et la pluie, et le froid, car mes racines sont bien au chaud dans la terre, et mes bourgeons dorment dans leurs petits berceaux bruns.« Les jours et les nuits passent; la neige fond, le « ciel est bleu et la terre est molle ; les petits oiseaux voltigent en criant : cui ! cui ! Voici le printemps! et je sens la sève qui court dans mes branches.« Le soleil devient toujours plus chaud. L'herbe pousse plus vite. Voilà mes bourgeons qui éclatent, et les petites feuilles qui sortent, et me voici, tout habillé de vert! Le petit garçon court pour venir me voir, et il crie : Oh! maman! le buisson de ronces est tout en vie, et si beau, et si vert! Oh ! viens voir! Et alors, j'incline ma tête au vent d'été et tous les jours je deviens plus beau, et, à la fin, je suis tout couvert de fleurs blanches et roses!
L'été.
« Encore quelques semaines. Les petites fleurs blanches et roses sont toutes tombées, et voici les mûres qui paraissent toutes petites et vertes. Je les étale tout le jour au soleil et, la nuit, je recueille la rosée; lentement elles mûrissent, elles deviennent grosses; d'abord rouges et dures, puis toutes noires, brillantes et délicieuses! Je les garde pour le petit garçon qui vient en dansant les chercher. II les cueille et les met dans sa petite main, et puis, il court vers sa maman, en disant : Vois ce que le patient buisson de ronce a fait mûrir pour moi! Goûte comme elles sont bonnes, maman!
L'automne.
« Ah! alors je suis content et si je pouvais parler, je dirais : Oui, cher petit, prends-les. Je les ai fait mûrir au soleil et à la pluie; et je remue la tête avec satisfaction, car mon travail est fini. De la fenêtre, le petit enfant me regarde et pense
«- Voilà le buisson de ronces qui a été si bon pour moi ! Je le vois et je l'aime. Je sais qu'il est tranquille là dehors, tout seul, et que l'année prochaine il me donnera encore de belles mûres noires et sucrées!
Alors le petit garçon sourit, et dit qu'il aimait cette histoire. Sa maman le prit dans ses bras et l'emporta à la salle à manger pour dîner, et le vieux buisson de ronce, resta tout seul dehors, disant bonjour, bonjour, à tous les passants, et sans doute il y est encore.
 
D'après CELIA THAXTER, Stories and Poems for children.

Bon dimanche à tous






samedi 7 avril 2012

Pâques

Pâques est la plus importante fête religieuse chrétienne. Elle commémore la résurrection de Jésus-Christ, le troisième jour après sa passion. La solennité commence le dimanche de Pâques, qui marque pour les catholiques la fin du jeûne du carême, et dure pendant huit jours (semaine de Pâques ou semaine radieuse ou semaine des huit dimanches). Voir calendrier chrétien.

La Résurrection du Christ selon le retable d'Issenheim, c. 1515 Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.
 
« Pâque », du latin populaire *pascua, altération (par influence de pascua « nourriture », du verbe pascere « paître ») du latin écclésiastique Pascha, emprunté au grec πάσχα / páskha, lui-même emprunté à l'hébreu פסח Pessa'h « il passa [par-dessus] », d'où « passage », est le nom de la fête juive qui commémore la sortie d'Égypte. D'après les Évangiles, c'est pendant cette fête juive qu'eut lieu la résurrection de Jésus ; c'est pourquoi le nom en a été repris pour désigner la fête chrétienne.


 Jésus retourne des Enfers (par Kocheliov) http://ippo-jerusalem.info/fotoreport_KoshelevIcons.html Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.


 La formule « Pâque orthodoxe » est parfois utilisée pour désigner cette fête lorsqu'elle est célébrée par les Églises orthodoxes à une date qui diffère de la date occidentale. Mais cet usage est incorrect car le « s » de Pâques ne fait pas référence à une pluralité de dates. La langue française distingue en effet « la » Pâque originelle juive et la fête chrétienne de Pâques. La première commémore la sortie d'Égypte par un repas rituel qui s'appelle aussi « la Pâque ». La fête chrétienne est multiple. Elle commémore à la fois la sortie d'Égypte, l'institution eucharistique lors du repas de la Pâque, la crucifixion du Christ et son repos au tombeau durant trois jours, sa résurrection, passage de la mort à la vie, et la nouvelle création inaugurée le troisième jour.

Ascension-Descent into Hell, Icon from the Cathedral of the former Uspensky-Gorny Convent in Vologda Early XVI century Vologda State Art and Architecture Museum Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.
 
Il existe également une Pâque quartodécimaine pratiquée par certaines Églises chrétiennes : certains groupes religieux, comme l'Église de Dieu (Septième Jour) ou certains Baptistes du Septième Jour, choisissent de pratiquer cette cérémonie en concordance avec la Pâque juive.
Le jour de Pâques est un dimanche à des dates variables du calendrier grégorien comprises entre le 22 mars et le 25 avril. Des dates de jours fériés et de fêtes dépendent de ce jour de Pâques, comme le lundi de Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, le lundi de Pentecôte.
À titre d'exemple, les dates contemporaines de Pâques sont les dimanches :
    24 avril 2011,
    8 avril 2012,
    31 mars 2013.
Ces dates sont celles du calendrier grégorien, qui suit le mouvement du soleil et les saisons.

Resurrection of Jesus (coptic icon) end of XVIII - beg. of XIX c. Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.
 
Historique de la détermination de la date de Pâques
Après le Ier concile de Nicée en 325, il fut décidé que le calcul de la date de Pâques se ferait selon une règle fixe. Ainsi, Pâques est célébré le dimanche après le 14e jour du premier mois lunaire du printemps, donc le dimanche après la première pleine lune advenant pendant ou après l'équinoxe de printemps. Dans la pratique, il est plus simple de revenir aux origines : Pâques correspond au premier dimanche qui suit la première pleine lune de Printemps. En revanche, la date peut varier suivant la longitude de la ville où l'on effectue l'observation. Les catholiques choisissent Rome.
Finalement, toutes les églises acceptèrent la méthode d'Alexandrie qui place l'équinoxe de printemps dans l'hémisphère Nord le 21 mars (alors que l'équinoxe astronomique se décale du 21 au 22 mars selon la périodicité des années bissextiles).

Bible moralisée de Philippe le Hardi XV° siècle http://www.cepdivin.org/articles/images/crochet01a2.jpg Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.
 
Un problème, apparu plus tard, est la différence des pratiques entre les églises occidentales et les églises orthodoxes. Les premières adoptent en 1582 le calendrier grégorien pour calculer la date de Pâques, alors que les autres continuent à utiliser le calendrier julien originel. Le Conseil œcuménique des Églises proposa une réforme de la méthode de détermination de la date de Pâques lors d'un sommet à Alep (Syrie), en 1997. Cette réforme aurait permis d'éliminer les différences de dates entre églises occidentales et orientales ; elle devait entrer en application en 2001, mais elle échoua.

Résurrection 1518-1519 couleur sur bois 270 × 147 cm Lieu actuel: Staatsgalerie (Stuttgart) L'œuvre d'art représentée dans cette image et sa reproduction sont dans le domaine public mondialement. La reproduction fait partie des 10 000 peintures compilées par le Yorck Project. Cette compilation est gérée par Zenodot Verlagsgesellschaft mbH et mise sous licence GNU Free Documentation License.
 
Le calcul de la date de Pâques est assez complexe ; il est connu sous le nom de comput. Il existe des tables traditionnelles, mais aussi des algorithmes plus mathématiques pour la retrouver. La première méthode développée par Carl Friedrich Gauss avait quelques erreurs : en 1954 (la formule donnait le 25 avril au lieu du 18 avril) et en 1981 (le 26 avril au lieu du 19 avril). De nombreux autres mathématiciens ont depuis développé d'autres formules. 

La Resurrection Hans Memling (vers 1433–1494) 1491 Öl auf Holz 205 × 75 cm Sankt-Annen-Museum Lübeck The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. ISBN 3936122202. Distributed by DIRECTMEDIA Publishing GmbH.
 
Situations particulières
Le dimanche et le lundi de Pâques sont reconnus comme jours fériés par la plupart des pays de tradition chrétienne, excepté aux États-Unis, en Espagne où le lundi est travaillé au moins dans certaines régions, et au Mexique et en Argentine. Le vendredi saint est aussi férié dans de nombreux pays : Brésil, Mexique, Argentine, Allemagne, Royaume-Uni, Canada, certains États des États-Unis, certaines régions d'Espagne, etc.
En France, le lundi de Pâques est férié depuis la loi du 8 mars 1886. Dans les départements français de l'Alsace, de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique, de la Moselle, le vendredi saint, qui précède le dimanche de Pâques, est également férié.

 Jean Colombe Les Très Riches Heures du duc de Berry Folio 182, verso : La Résurection Description Le Christ, debout sur son tombeau accompagné d'un ange et entourés de ses gardiens atterrés, le tout dans un paysage représenté à l'aube. La miniature est entourée d'anges en prière ainsi que des deux Maries. Tout en bas se trouve une scène du Noli Me Tangere. entre 1485 et 1486 tempera sur vélin Hauteur : 29 cm. Largeur : 21 cm.Lieu actuel Musée Condé Raymond Cazelles et Johannes Rathofer (préf. Umberto Eco), Les Très Riches Heures du Duc de Berry, Tournai, La Renaissance du Livre, 2001 (1re éd. 1988), 238 p. (ISBN 2-8046-0582-5), p.182-183.Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.

Wikipédia

Bisous à tous

mercredi 4 avril 2012

William Chapman Les Fleurs de givre

William Chapman — Les Fleurs de givre
L’Année canadienne
Avril

Aux rayons rutilants d’Avril la neige fond,
Chaque route s’effondre et tout sentier s’efface,
Les vastes flots grondants du Fleuve écumeux font
Voler en lourds éclats ses entraves de glace.

Pas un nuage au ciel ! pas un souffle dans l’air !
Les baisers du soleil argentent les ramures,
Et des pins, dont les vents tordaient la cime hier,
Vers l’éther lumineux montent de gais murmures.

Dans les bois le dégel vernal clôt les chantiers.
Le sol n’y tremble plus des chocs de l’abattage.
Les voyageurs d’en haut, aussi joyeux qu’altiers,
Sac au dos, en chantant, reviennent au village.

De retour avec eux, ivres de liberté,
Autour de nos logis s’ébattent les corneilles.
Des aspects et des bruits nouveaux de tout côté
Émerveillent nos yeux, enivrent nos oreilles.

Les frais ruisseaux d’argent, où le ciel transparaît,
Roucoulent dans le creux des combes embaumées.
En spirales d’azur, à travers la forêt,
De mille feux ardents s’élèvent des fumées.

Sous les éclats couvrant leurs huttes en bois ronds,
― Comme perdus au sein du désert insondable, ―
Les vaillants sucriers, penchés sur leurs chaudrons,
Surveillent la cuisson du blond sucre d’érable.

Déjà sous l’outremer des grands cieux éclatants
La terre sent frémir en elle les pervenches,
Déjà vaguement flotte une odeur de printemps,
Et les premiers bourgeons éclatent sur les branches.