vendredi 30 mars 2012

L’oiseau vert et la princesse Fortunée

D’APRÈS UN CONTE ORIENTAL par Eugène ACHARD

Il y a très longtemps, un roi très puissant et très aimé de ses sujets, régnait sur le royaume de Rothénie. Il possédait d’immenses richesses et donnait des fêtes magnifiques. Mais le peuple n’était pas oublié, chaque fois qu’il y avait fête au château, c’était fête dans tout le pays.
Il semblait donc que le roi fût très heureux, et cependant une peine secrète le rongeait. Il était marié depuis sept ans à une princesse qu’il adorait et il n’avait pas encore d’héritier.
Or il arriva que la guerre éclata avec le pays voisin. Le roi partit aussitôt à la tête de ses troupes après avoir fait ses adieux à la reine qui promit de penser à lui chaque jour et de prier pour le succès de ses armées.
Une nuit, pendant que le roi reposait sous sa tente, il eut un rêve dans lequel la reine lui apparut radieuse, portant un enfant dans ses bras. Le roi comprit que c’était un présage et que le ciel lui avait enfin accordé la grâce qu’il demandait depuis si longtemps. Il fut transporté de joie et sa vaillance s’en accrut. Il avait maintenant hâte de terminer la guerre et de rentrer en son palais afin de féliciter son épouse et d’embrasser le nouveau-né.
Aussi mena-t-il la lutte avec tant d’ardeur qu’en peu de jours, les rebelles vaincus vinrent offrir leur soumission et le roi rentra en triomphe dans sa capitale chargé de butin et de gloire.
Aussitôt le parcours terminé, il courut au palais et quelle ne fut pas son émotion lorsque la grande maîtresse des cérémonies lui présenta la jolie princesse qui venait de naître.
Le roi donna un baiser rapide à sa fille et se précipita vers la chambre de la reine ; mais au moment où il allait franchir le seuil, il fut arrêté par la première dame d’honneur.
– Embrassez encore une fois votre enfant, sire, c’est tout ce qui vous reste désormais au monde ; la reine est morte en lui donnant le jour.
Imaginer la douleur du roi est quelque chose d’impossible. Durant trois jours, il demeura auprès du lit de la morte, refusant toute nourriture. Il avait tout oublié, sa victoire et même son enfant. Il ne pouvait arracher ses regards de celle qui dormait là, sur son lit funèbre, et qui lui paraissait dans la mort, plus belle même que dans la vie. Un sourire d’ineffable bonheur errait encore sur ses lèvres par où son âme s’était échappée.
– Ma chère Ignès, déclara-t-il en pleurant, tu demeureras mon seul amour ; nulle autre ne te remplacera sur le trône, car je fais vœu de veuvage perpétuel. Je vivrai désormais pour l’enfant que tu m’as donnée.
Et il tint parole.
Mais comme dit la chanson, il n’y a pas de mal qui dure cent ans. Le roi finit donc par secouer sa mélancolie et résolut de revivre dans la petite princesse sa fille qui grandissait et se développait que c’en était un plaisir. Elle était choyée non seulement par son père qui lui passait tous ses caprices, mais encore par toute la cour. Aussi l’appelait-on la princesse Fortunée.
Cependant, loin d’être gâtée par toutes ces adulations, la princesse s’efforçait au contraire de les mériter en acquérant chaque jour de nouvelles qualités. Aussi quand elle eut accompli sa dix-huitième année, faisait-elle, tant par sa beauté que par son intelligence, l’admiration de tous ceux qui l’approchaient.
Le roi qui commençait à prendre de l’âge, crut que le moment était venu de faire proclamer sa fille princesse héritière. Toutefois, avant de lui céder le trône, il voulut qu’elle soit mariée.
Plus de cinquante courriers quittèrent à la fois la capitale, portant une invitation à tous les princes des royaumes environnants.
La renommée de la jeune princesse avait déjà couru le monde entier, de sorte qu’à peine les courriers furent-ils arrivés à destination, des délégations nombreuses se mirent à arriver chaque jour à la cour de Rothénie. Il n’y eut pas de prince, si faible et si gueux fût-il, qui ne se décida au voyage, sinon dans l’espérance d’être l’heureux élu, au moins pour voir et admirer une princesse dont la louange était dans toutes les bouches.
Tous rivalisèrent d’adresse aux joutes et aux tournois, aussi bien que de galanteries dans les fêtes qui se donnaient chaque soir au palais.
Cependant, la princesse les regardait d’un œil indifférent ; pas un qui réussît à faire battre son cœur ; elle agréait les hommages, souriait et se retirait sans donner la moindre espérance à aucun d’eux.
Les princes se désespéraient, le roi enrageait, mais qu’y faire ? À une remarque qu’il lui fit, elle répondit simplement :
– Mon cher père, vous êtes pour moi le modèle des rois, lorsque parmi tous ces princes qui aspirent à ma main, j’en aurai trouvé un qui vous ressemble, je l’épouserai. En attendant, permettez-moi de demeurer seule auprès de vous.
Or il arriva, par une belle matinée de printemps, que la princesse s’attarda dans son cabinet de toilette. Il devait se dérouler, au cours de la journée, un tournoi encore plus magnifique que tous les autres, et pour faire plaisir à son père, elle voulait y paraître à son mieux.
Mais tandis que sa dame d’honneur peignait ses longs cheveux, la fenêtre qui donnait sur le balcon fut subitement ouverte et un vent délicieusement frais vint porter aux deux femmes l’arôme des fleurs du jardin.
Toutes deux poussèrent un soupir ; la dame d’honneur s’était arrêtée, tenant dans ses mains le ruban de velours brodé d’or avec lequel elle se préparait à nouer les tresses blondes de sa maîtresse.
Et voilà qu’entra soudain un oiseau rare dont les plumes semblaient d’émeraude et dont le vol plein de grâce laissait en extase tous ceux qui le regardaient.
Ayant fait le tour du cabinet de toilette, il se lança délibérément sur la dame d’honneur, saisit dans son bec le ruban qu’elle tenait, le lui arracha et sortit à tire d’aile comme il était venu, emportant son butin.
Tout cela avait été si imprévu et s’était déroulé si vite que la princesse eut à peine le temps de voir l’oiseau ; mais sa beauté et son audace lui causèrent la plus étrange impression.
La dame d’honneur voulut se précipiter à la fenêtre et ordonner aux gardes de tirer sur l’oiseau voleur. La princesse l’en empêcha aussitôt :
– Laisse, dit-elle ; c’est sûrement un génie, car il en a toute la grâce et toute la beauté.
Peu de jours après, il y eut un grand bal à la cour. La princesse y parut plus gracieuse que jamais dans une toilette qui rehaussait encore sa beauté et les princes briguaient à l’envi la faveur d’une danse en sa compagnie. La princesse acceptait chaque cavalier en souriant. Ses pas harmonieux se soulevaient au rythme de la musique tandis qu’une écharpe rose, de gaze légère, flottait au-dessus de ses épaules.
– Princesse, osa lui dire l’un de ses cavaliers tandis qu’il la reconduisait à son trône, vous dansez à ravir ; mais comment se fait-il que parmi tous ces princes dont la plupart sont riches et puissants, aucun n’ait réussi à faire battre votre cœur ?
– C’est sans doute, répondit la jeune fille, que celui qui m’est destiné n’a pas encore paru.
Et voilà qu’en réponse à ces paroles, un bruit d’ailes se fit entendre : d’un vol rapide, l’oiseau vert arrivait. On aurait pu croire que son plumage était fait de pierres précieuses, car il jetait des éclairs. Ayant fait le tour de la salle, il vint droit à la princesse et, de son bec d’ivoire, saisit l’écharpe qu’il enleva.
Ce fut si rapide que personne n’eut même le temps de faire un geste pour l’empêcher, déjà l’oiseau avait disparu, emportant l’écharpe au fond des nues.
La princesse avait tendu les mains au moment où son voleur franchissait la fenêtre, elle poussa un cri et tomba évanouie.
Tous les princes se précipitèrent pour la secourir.
Quand elle revint à elle, ce fut pour s’écrier :
– Qu’on me cherche l’oiseau vert et qu’on me l’apporte. Et surtout qu’on ne le tue pas ; je le veux vivant.
Mais on chercha en vain. Plusieurs des invités, espérant gagner les faveurs de la princesse, battirent les buissons et parcoururent les bosquets, mais inutilement. Le lendemain, une autre équipe partit qui ne fut pas plus heureuse.
Et la princesse se désolait. Chaque nouvel échec augmentait sa déception. La nuit, elle ne pouvait dormir.
Un matin, elle se leva avec l’aurore et ayant pris avec elle sa demoiselle favorite, elle se dirigea vers l’endroit le plus épais du bosquet qui bordait le palais, là où se dressait le mausolée de sa mère.
– Ma chère maman, s’écria-t-elle, en pleurant, vois comme je suis malheureuse. À quoi me servent toutes mes richesses, mes parures et mes joyaux, si je ne puis posséder l’oiseau vert de mes rêves ? Oh ! ma chère maman, viens à mon secours.
Et tout en prononçant ces paroles, elle défit le cordon de son vêtement, tira de sa poitrine un riche médaillon où elle gardait une boucle des cheveux de sa mère et se mit à le baiser.
– Oh ! maman, ma chère maman ! s’écria-t-elle, viens à mon secours ; ramène auprès de moi, l’oiseau vert de mes rêves.
Et comme s’il avait entendu cet appel, l’oiseau vert accourut en effet, plus rapide que jamais. De son bec d’ivoire, il toucha les lèvres de la princesse, saisit le médaillon qu’elle baisait encore et d’un vol hardi autant que rapide, se perdit dans les nuages.
Cette fois, la princesse ne s’évanouit pas ; au contraire, elle devint toute rouge et dit à sa compagne :
– Regarde mes lèvres ; cet insolent oiseau les a blessées, car elles me brûlent.
La demoiselle d’honneur regarda plusieurs fois, mais ne vit aucune brûlure. Sans doute l’oiseau vert y avait-il déposé un poison subtil destiné à faire périr la princesse, car à partir de ce jour, on ne la vit plus reparaître.
En effet, la princesse s’affaiblissait par degré ; elle était tombée dans une langueur dangereuse ; une fièvre intérieure semblait la consumer et quand elle ouvrait les yeux, et prononçait quelques paroles, ce n’était que pour dire :
– Qu’on ne le tue pas ; qu’on me l’apporte vivant. Si on ne le retrouve pas, je mourrai.
Le roi était désespéré ; les plus habiles chasseurs avaient été engagés ; on avait offert des sommes énormes à qui pourrait capturer et apporter vivant l’oiseau mystérieux. Mais en vain, il demeurait toujours introuvable.
Les plus grands médecins furent aussi convoqués et durant quarante jours, ils se concertèrent entre eux. Ils prononcèrent de nombreux et savants discours.
À la fin, ils vinrent trouver le roi :
– Sire, lui dirent-ils, nous ignorons qui est l’oiseau vert, un simple oiseau ou le génie du mal.
Niais cette conclusion ne guérissait pas la princesse.
Or une des lavandières de la cour, celle qui était plus spécialement chargée de laver le linge de la princesse, revenait un soir de la rivière, portant dans sa corbeille le linge qu’elle avait lavé.
Arrivée à la moitié du chemin, elle remarqua qu’elle était en avance et comme elle se sentait fatiguée, elle s’arrêta au pied d’une petite pièce d’eau couverte de nénuphars pour se reposer tout en mangeant l’orange qui lui avait été remise pour son goûter.
L’ayant sortie de sa poche, elle s’apprêtait à l’éplucher, quand elle lui échappa des mains et se mit à rouler dans l’herbe avec une agilité étonnante.
Aussitôt, la jeune fille se leva et courut après pour la rattraper ; mais plus elle courait, plus l’orange roulait ; on aurait dit qu’un souffle magique l’emportait.
Fatiguée à la fin, la lavandière s’arrêta ; elle allait revenir sur ses pas, quand ayant levé la tête, elle se trouva en face d’une ouverture qu’elle n’avait jamais vue auparavant.
– Ce doit être une grotte, se dit-elle.
Et comme elle était curieuse de nature, elle y entra. Mais elle ne tarda pas à être prise de peur, car à mesure qu’elle avançait, l’obscurité devenait plus profonde. Elle allait même revenir sur ses pas lorsque, à un tournant, elle aperçut un faisceau de lumières étincelantes. De nouveau, la curiosité lui fit oublier sa peur et elle continua d’avancer. Et quelle ne fut pas sa surprise d’arriver en face d’un somptueux palais brillamment éclairé. Toutes les portes en étaient ouvertes, mais il semblait vide et il n’y avait ni gardes ni laquais.
Elle entra, sans se demander comment un si grand palais avait bien pu être creusé dans une grotte si petite et sans que cela parût à l’extérieur, car elle avait passé cent fois dans les parages et n’avait jamais rien remarqué.
Un somptueux escalier de marbre faisait suite à l’entrée, elle en gravit les marches, parcourut les salons qui étaient bien les plus riches qu’on pût imaginer, mais toujours sans rencontrer personne.
Ces salons néanmoins étaient illuminés à profusion par mille lampes d’or dont l’huile parfumée répandait la plus suave odeur.
La lavandière allait ainsi de l’une à l’autre quand son odorat fut attiré par un fumet délicieux de rôti. Elle poussa une porte et se trouva en effet dans la cuisine.
Là comme ailleurs, pas un être vivant. Cependant un repas succulent était en train de cuire.
Notre aventurière leva le couvercle d’une casserole : c’était un civet de lapin aux fines herbes. Elle en souleva un autre et vit un poulet rôti et farci avec des truffes. En un mot, il y avait là les mets les plus exquis, dignes de paraître sur la table d’un roi.
– Voilà qui tombe bien ! s’écria notre lavandière, je commençais à avoir faim et comme il n’y a personne ici pour faire honneur à ce magnifique menu, je vais me servir.
Aussitôt dit, aussitôt fait ; armée d’un couteau et d’une fourchette, elle se mit en devoir de découper une tranche de poulet.
Mais à peine avait-elle touché au rôti qu’elle reçut sur les doigts un violent coup donné par une main invisible. En même temps, une voix lui disait :
– Attrape ! cela t’apprendra à toucher aux mets réservés à Monseigneur le prince.
La pauvre lavandière déçue renouvela l’expérience sur quatre ou cinq plats différents, mais chaque fois la voix mystérieuse se faisait entendre et la main invisible frappait.
À grand-peine, la pauvre fille se résigna à se passer de dîner et sortit de la cuisine. Elle tâchait de tromper sa faim en parcourant les salons qui se succédaient les uns aux autres, mais où régnait toujours le même silence et la même solitude.
– Pourtant il y a quelqu’un ici, se disait-elle. Pourquoi se cache-t-il, celui qui m’a tapé sur les doigts ? J’aimerais lui parler.
La peur l’avait complètement quittée, mais tout ce mystère continuait à l’intriguer.
Et voilà qu’ayant poussé une porte aux dorures magnifiques, elle arriva dans une chambre à coucher d’une élégance sans pareille. Deux ou trois lumières seulement, mais enfermées dans des vases d’albâtre, répandaient une lumière voilée et qui invitait au sommeil.
Il y avait dans cette chambre un lit si commode et si moelleux qu’elle ne put résister à la tentation de s’y étendre pour se reposer un peu.
– Puisque je ne puis pas manger, je vais au moins dormir un peu, se dit-elle.
Mais à peine y était-elle montée qu’elle sentit par tout son corps un fourmillement de piqûres comme si on lui enfonçait un millier d’aiguilles sous la peau.
En même temps, la même voix que tout à l’heure lui disait :
– Comment oses-tu te coucher dans le lit réservé à Monseigneur.
Elle bondit, dépitée et furieuse en s’écriant :
– Drôle de palais tout de même, où l’on ne peut ni manger ni dormir sans se faire battre. Il ne me reste plus qu’à m’en aller.
Et elle se mit à faire le tour de la chambre, ne retrouvant pas la porte par où elle était entrée. Ayant soulevé une tapisserie, elle en découvrit une enfin, mais ce n’était pas la même. Elle la poussa à tout hasard et se trouva dans un escalier de marbre en colimaçon avec une rampe d’argent.
Curieuse plus que jamais, elle gravit les marches, poussa une autre porte et se trouva soudain dans une serre toute inondée de lumière qu’on aurait cru venir du soleil, car il n’y avait aucune lampe, ni au plafond ni ailleurs ; il n’y avait non plus aucune fenêtre, mais le plafond revêtait les teintes de l’azur comme s’il avait été le ciel lui-même.
Au milieu de la serre se trouvait un énorme bassin qu’on aurait dit taillé dans un bloc de topaze limpide et transparent. Du fond de ce bassin jaillissait un jet d’eau gigantesque dont les gouttes retombaient multicolores et parfumées. De plus, en tombant, elles produisaient une harmonie musicale qui aurait fait penser à un orchestre invisible, jouant en sourdine.
La lavandière s’absorbait à contempler ces beautés dans une sorte d’extase quand elle entendit un bruit invisible ; en même temps, elle vit s’ouvrir une porte qu’elle n’avait pas encore remarquée.
À peine eut-elle le temps de se cacher derrière une masse de verdure, qu’elle vit entrer trois oiseaux très rares et très jolis dont l’un portait un plumage vert et brillant comme une émeraude.
– Mon Dieu ! murmura-t-elle, voilà l’oiseau qui est cause de la mélancolie de la princesse.
Et se rappelant la forte somme offerte pour sa capture, elle fit un pas en avant. Mais elle se retint, voulant savoir ce qui allait se passer.
Les deux autres oiseaux, quoique moins merveilleux, ne manquaient pas non plus de beauté.
Tous trois marchèrent vers le bassin, y entrèrent et se mirent à nager, décrivant des ronds de plus en plus petits. À la fin, quand ils furent arrivés au centre, ils plongèrent d’un commun accord.
Ils demeurèrent si longtemps sous l’eau, que la jeune fille commençait à se demander s’ils ne s’étaient pas noyés. Mais soudain elle vit sortir à leur place, trois beaux jeunes gens, revêtus de costumes somptueux. Sans doute l’onde était-elle enchantée, car bien qu’ils sortissent de l’eau, ils n’étaient pas mouillés du tout.
L’un d’eux, le plus beau des trois, portait sur la tête un diadème d’émeraude et il était honoré par les deux autres comme le serait un roi.
La lavandière put suivre les trois jeunes gens sans être vue et même entendre une partie de leur conversation. Elle comprit que le plus beau des trois jeunes gens était le prince héritier du royaume de Pangolie et les deux autres, l’un son écuyer et le second son secrétaire. Elle comprit aussi que tous trois étaient victimes d’un enchantement et ne pouvaient recouvrer leur forme humaine qu’une fois le soleil couché et après s’être baignés dans la fontaine.
Tout en causant familièrement, ils étaient entrés dans la salle à manger où aussitôt le repas fut servi par des mains mystérieuses et invisibles. La lavandière remarqua que le jeune prince touchait à peine aux mets qui lui étaient servis ; il se montrait mélancolique, exhalant de temps à autre de profonds soupirs.
Enfin, il repoussa du geste les derniers plats.
– Qu’on m’apporte la cassette du souvenir, demanda-t-il.
Aussitôt, le secrétaire se leva, quitta la salle et revint bientôt portant une cassette de palissandre aux fermoirs d’or incrustés de diamants et d’escarboucles.
Le prince l’ouvrit et demeura un bon moment à contempler ce qu’elle contenait. À la fin, il y plongea la main et en retira un ruban de velours que la lavandière reconnut aussitôt pour être celui de sa maîtresse.
– Ah ! cher ruban de ma Dame, s’écria le prince, comme tu m’es précieux ; car tu me rappelles celle qui règne uniquement sur mon cœur. Hélas ! quand la reverrai-je, maintenant que les trois épreuves sont terminées et ne peuvent plus se renouveler. Peut-être va-t-elle épouser l’un des nombreux princes qui lui font la cour ; alors, je n’aurai plus qu’à mourir.
Ayant exhalé ces paroles, il replaça le ruban dans la cassette et en sortit une élégante écharpe de gaze. Il la baisa de même en s’écriant :
– Ah ! douce écharpe de ma Dame, comme tu me rappelles le souvenir de ma bien-aimée. Ah ! comme je voudrais être auprès d’elle en ce moment. Hélas ! un sort injuste m’en tient séparé.
Ce fut au tour du précieux médaillon, il le tira de la cassette, le considéra quelques instants et le couvrit de baisers.
– Oh ! comme tu m’es précieux, s’écria-t-il, toi qui as reposé si longtemps sur son cœur. Ah ! si tu pouvais lui dire l’amour qui me consume.
Peu après, le prince et ses deux familiers se retirèrent chacun dans leur chambre, pour la nuit. La lavandière se trouva seule dans la salle à manger auprès de la table magnifiquement servie. Toutefois, malgré sa faim impérieuse, elle n’aurait pas touché aux mets, si la même voix qui l’avait réprimandée tout à l’heure ne l’eût invitée à s’asseoir dans le fauteuil du prince et à contenter son appétit.
Elle ne se fit pas prier, comme vous le pensez bien. Mais elle avait sommeil aussi et sans savoir comment, elle s’endormit profondément.
Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour ; mais elle n’était plus dans le fauteuil du prince ; elle se trouvait en pleine campagne, près de la même pièce d’eau où elle s’était assise pour se reposer et manger l’orange de son goûter. L’orange était là encore et aussi le linge dans sa corbeille.
– Si tout cela n’est qu’un rêve, s’écria-t-elle, il faut avouer que c’est un rêve bien arrangé. Mais si c’était la réalité, je voudrais bien retourner au palais du prince de Pangolie, dussé-je y rester à son service jusqu’à la fin de mes jours. Comment faire pour retrouver l’entrée de la grotte ?
Elle eut alors l’idée de jeter l’orange sur le sol et de la suivre, comme elle avait fait au commencement.
Mais l’orange roulait un peu, puis s’arrêtait comme font toutes les oranges que l’on jette ou que l’on échappe par terre.
Dépitée, la jeune fille l’ouvrit, la partagea en morceaux et put se rendre compte qu’à l’intérieur, elle était comme toutes les oranges qu’elle avait mangées jusqu’ici.
Elle ne doutait plus maintenant avoir été le jouet d’un rêve.
Mais juste comme elle allait se lever pour partir, elle aperçut l’oiseau merveilleux qui venait de se poser sur une branche, tout près d’elle ; si près, qu’en étendant la main, elle aurait pu le saisir.
– Non, se dit-elle, ce n’est pas un rêve que j’ai eu... à moins que je sois encore en train de rêver. Quoi qu’il en soit, j’irai trouver la princesse et je lui raconterai tout. Même si j’ai rêvé, les rêves ne sont-ils pas le présage de la réalité !
Quand la princesse Fortunée entendit le récit de la lavandière, quand elle comprit que son cher oiseau était en réalité un jeune prince beau et aimable, quand elle connut l’ardent amour qu’il nourrissait pour sa personne, elle pensa s’évanouir.
– Maintenant, s’écria-t-elle, je puis justement m’appeler la princesse Fortunée, puisque j’ai trouvé celui qui est digne de posséder mon cœur.
– Madame, fit remarquer la lavandière, je suis sûre que ce jeune prince est digne de vous, mais pour moi qui ne suis pas princesse, je me contenterais bien de l’écuyer, il est, lui aussi, un fort bel homme et à vrai dire, je l’ai beaucoup plus regardé que le prince.
– Tu l’épouseras, dit la princesse et ma demoiselle d’honneur, si cela lui plaît, épousera le secrétaire. Mais ce qui importe tout d’abord, c’est de briser l’enchantement qui les retient tous les trois prisonniers. Il n’y a pas un moment à perdre.
Dès ce moment, la princesse transfigurée ne pensa plus qu’à l’accomplissement de son projet.
Or elle avait entendu dire qu’au fond du désert qui bornait le royaume de Rothénie, vivait un ermite fameux, une sorte de devin dont la science dépassait de beaucoup celle de tous les autres savants de la contrée. Il avait, assurait-on, le don de pénétrer la destinée et pouvait l’interpréter à son gré.
La princesse lui envoya donc sept savants fameux, chargés de lui remettre de riches présents. Ils devaient aussi lui demander par quel moyen on pouvait rompre l’enchantement qui retenait prisonnier le prince de Pangolie.
Les sept savants revinrent au bout d’un mois, porteurs d’une lettre fermée de sept sceaux et que seule la princesse devait ouvrir.
Celle-ci, toute tremblante d’émotion, brisa les sept sceaux et déroula le parchemin. Mais jugez de son étonnement et de sa peine quand elle constata que tout le message était écrit en caractères inconnus que ni elle, ni aucun des savants ne pouvaient déchiffrer.
On fit alors appel aux interprètes officiels du royaume, mais tous déclarèrent qu’il s’agissait là d’une langue inconnue ; que si elle était parlée, ce devait l’être dans un très lointain pays.
La princesse fit alors annoncer qu’une somme très importante serait remise à quiconque pourrait déchiffrer les caractères mystérieux. Plusieurs se présentèrent, mais aucun ne réussit.
Désespérée, la princesse prit alors un grand parti. Le lendemain, le roi son père trouva sa chambre déserte avec, sur sa table, une lettre ainsi conçue :
 « Ne me cherche pas, mon cher père, et ne prétends pas connaître où je vais. Qu’il te suffise d’apprendre que je me porte bien et ne cours aucun danger. Mais tu ne me reverras pas tant que je n’aurai pas réussi à déchiffrer la lettre mystérieuse et trouvé le moyen de délivrer mon bien-aimé de l’enchantement qui le retient loin de moi. J’emmène avec moi ma demoiselle d’honneur et la jeune lavandière que tu sais ; à nous trois nous saurons vaincre tous les obstacles. À bientôt mon, cher père. »
Or il y avait, à une courte distance de la capitale, une forêt très épaisse et que l’on disait hantée par les esprits. Au centre de cette forêt, se trouvait un désert aride et rocheux. Personne ne se risquait dans ces solitudes, personne sauf un ermite qui avait choisi l’une des cavernes pour en faire son habitation. Il vivait là, assurait-on, depuis plus d’un siècle ; la mort semblait avoir perdu sur lui son empire. Et pourtant il s’imposait de dures pénitences en expiation des erreurs de sa jeunesse, alors que, brillant cavalier, il ne connaissait d’autre loi que son caprice.
Mais sans doute Dieu lui avait-il depuis longtemps pardonné car, si l’on en croyait la rumeur publique, il lisait dans les consciences, annonçait les évènements futurs et avait accompli de nombreux miracles.
C’est auprès de ce saint ermite que la princesse avait résolu de se rendre. Seule, avec ses deux suivantes, elle était partie à pied, car aucun véhicule n’aurait été capable de traverser cette forêt semée d’obstacles et coupée de fondrières où, à tout instant, l’on risquait de s’enliser. Et les obstacles matériels étaient-ils encore le moindre empêchement ; des génies malfaisants hantaient ces lieux et, au dire de ceux qui vivaient dans les alentours, s’attaquaient aux voyageurs assez hardis pour pénétrer dans leur royaume.
Mais Fortunée était décidée à vaincre tous les obstacles ou à mourir, la vie ne lui étant plus rien désormais si elle ne pouvait la vivre aux côtés de celui que son cœur avait élu.
Durant sept jours et sept nuits, les trois pèlerines errèrent dans cette solitude redoutable ; elles marchaient le jour parmi les ronces et les broussailles, et la nuit, elles s’abritaient au creux de quelque rocher. Pour toute nourriture, elles avaient les baies qu’elles pouvaient cueillir en chemin.
Le soir du septième jour, elles sentirent qu’elles touchaient enfin le but, car le paysage se montrait plus abrupt et plus désolé que jamais.
Ayant découvert une caverne profonde au sol couvert de sable fin, elles se disposaient à y passer la nuit, quand, au fond, elles aperçurent une lumière et auprès, l’ermite lui-même, à genoux, en prières. Elles se demandaient comment elles pourraient bien l’aborder quand l’une d’elles, ayant fait un faux pas, une pierre se dégagea et vint rouler jusqu’aux pieds de l’ermite.
Celui-ci se leva aussitôt. Sa longue barbe descendait sur sa poitrine, plus blanche que la neige ; mais la peau de son visage était aussi ridée qu’une pomme séchée ; tout son corps ressemblait à un squelette revêtu de sa peau ; seuls ses yeux annonçaient la vie car ils brillaient comme deux escarboucles.
Ayant aperçu les étrangères, il leur lança un regard pénétrant.
Fortunée fut sur le point de défaillir et déjà elle se retournait pour s’enfuir quand le souvenir de son beau prince retenu prisonnier lui donna du courage. Elle s’avança et présenta sa requête.
Aussitôt, le regard de l’ermite s’adoucit et sa bouche esquissa un sourire.
Il prit le papier, le considéra un instant et le lut avec attention.
– Je vois, dit-il, c’est la lettre que vous a fait remettre mon frère, le Sage du désert de l’Herbe Sèche. J’étais averti de votre visite, mais je ne vous attendais pas si vite. Or, sachez que si mon frère vous a fait remettre une lettre en caractères cabalistiques, c’est qu’il voulait éprouver votre constance. Vous avez donc bien fait de venir me voir.
Toutefois, je ne peux rien ce soir, il me faut passer la nuit en prières et demander au ciel qu’il me donne la puissance nécessaire. Retournez donc à l’entrée de la caverne, regardez vers la droite, vous y trouverez un couloir qui mène à un appartement meublé où vous pourrez vous reposer et dormir, vous et vos deux compagnes ; vous y trouverez aussi de la nourriture pour apaiser votre faim.
Allez, au cours de la nuit, lorsque Sirius sera au-dessus de nos têtes, je pourrai communiquer, par son intermédiaire, avec mon frère du désert de l’Herbe Sèche. Revenez demain, au lever du soleil, et je vous ferai connaître comment vous pourrez délivrer le jeune prince de son enchantement.
La princesse et ses compagnes se retirèrent toutes joyeuses, après avoir remercié l’ermite. À l’entrée de la grotte, elles trouvèrent le couloir qu’elles n’avaient pas remarqué tout d’abord ; elles y entrèrent et arrivèrent aux appartements réservés où elles passèrent la nuit.
Le lendemain, au lever du soleil, elles étaient de nouveau auprès de l’ermite. Celui-ci les reçut avec bonté ; il les fit asseoir et dit à Fortunée :
– Ma chère enfant, j’ai relu et médité longuement la lettre de mon frère, le Sage du désert de l’Herbe Sèche ; j’ai aussi communiqué avec lui par le moyen de Sirius.
Malheureusement nous ne pouvons ni l’un ni l’autre vous révéler le secret de l’Oiseau Vert. Seule votre mère peut vous faire connaître son identité et vous dire en même temps comment vous arriverez à l’épouser.
À ces mots, la pauvre princesse éclata en sanglots :
– Hélas ! s’écria-t-elle, je ne le saurai jamais ; ma mère est morte en me donnant le jour et si je puis pleurer sur son tombeau, je n’ai jamais eu le bonheur de contempler son visage.
L’ermite regarda la princesse avec compassion.
– Je connaissais la mort de votre mère, répondit-il ; mais n’avez-vous pas vous-même invoqué son secours ? Du séjour où elle habite, elle peut encore vous parler et vous faire connaître ce que vous avez à faire.
– Comment arriver jusqu’à elle ? demanda la princesse.
– Il y a, non loin de votre palais, un sage, un prophète que vous ne connaissez pas parce qu’il se manifeste rarement en public. Mais sa puissance est grande ; il peut évoquer l’âme de votre mère et faire paraître devant vous l’apparence de son corps tel qu’il était au temps de sa vie sur la terre. Allez le voir de ma part. Passez avec lui une nuit en prière et, au matin, votre mère vous parlera.
La princesse et ses deux suivantes quittèrent donc l’ermite pour retourner au palais en toute hâte.
Dès le lendemain de son arrivée, Fortunée s’enquérait de la demeure du prophète et le soir même, elle s’y rendait, toujours accompagnée de ses deux suivantes.
Le Sage les reçut dans une salle qui avait les proportions et l’apparence d’un temple. Un immense rideau de velours rouge en occupait tout le fond ; au milieu, un trépied de bronze, rempli de braise ardente, laissait échapper une fumée d’encens qui embaumait les alentours.
Le saint homme, ainsi que les trois jeunes femmes, passèrent la nuit en prière. Toutes les heures, le prêtre se levait et allait renouveler la provision d’encens sur le brasier.
Et voilà qu’au moment où parut le premier rayon de l’aurore, il s’éleva comme un grand vent ; le rideau fut secoué et s’ouvrit, tiré par deux mains invisibles.
Alors la fumée clé l’encens parut comme un nuage de lumière et dans ce nuage se dessina peu à peu la forme d’une jeune femme ; ce fut d’abord une vision incertaine mais peu à peu, les traits se précisèrent. Le prêtre se leva, prit la main de la princesse et, lui désignant l’apparition, lui dit :
– Voici votre mère, telle qu’elle était de son vivant.
– Oh ! maman, s’écria Fortunée en tombant à genoux, comme vous m’avez manqué tout au long de ma vie.
– Le ciel l’a voulu ainsi, ma chère enfant, répondit l’apparition, mais de loin, j’ai veillé sur toi et j’ai eu la joie de te voir prendre constamment le bon chemin. Aujourd’hui, tu vas être récompensée. Réjouis-toi, le ciel va te donner l’époux que tu as mérité.
– Le prince ? demanda la Fortunée éperdue de bonheur.
– Oui, le prince ; nul n’est plus digne de monter avec toi sur le trône, que le prince de Panoglie. Déjà, à la cour de son père, il faisait l’admiration de tous par ses vertus, son esprit et sa loyauté. Le Prince des génies, qui l’avait pris en affection, avait voulu se charger lui-même de son éducation ; il voulait en faire un prince parfait.
Malheureusement, le roi de Pangolie mourut subitement. Le jeune prince aurait dû lui succéder sur le trône, mais le Khan de Tharancore, frère du défunt, réussit à le supplanter et se fit couronner à sa place.
Bien plus, craignant chaque jour une révolution qui rétablirait le jeune prince dans ses droits, il décida de le faire mourir. Heureusement le roi des génies fit échec à ce projet.
Alors, le Khan eût recours à trois sorciers très puissants et ceux-ci, après de nombreuses incantations, réussirent à changer le jeune prince en oiseau ; deux de ses amis qui lui étaient demeurés fidèles jusqu’au bout, furent également transformés.
Ainsi donc le Khan put occuper le trône sans crainte de se le voir enlever par l’héritier légitime. Certes les Pangoliens aimaient beaucoup leur prince, mais ne sachant ce qu’il était devenu, ils l’oublièrent peu à peu. Aujourd’hui, personne ne se souvient plus de lui au royaume de Pangolie.
Cependant, le roi des génies avait pu obtenir que l’enchantement cesserait tous les soirs au coucher du soleil et qu’il cesserait même tout à fait, le jour où une princesse royale ne l’ayant vu que trois fois sous sa forme d’oiseau, s’éprendrait pour lui d’un amour assez fort pour lui offrir son cœur et sa couronne. Malheureusement cette épreuve ne pourrait se renouveler que trois fois, mais pour en assurer le succès, le roi des génies obtint, comme dernière faveur, que le prince fût incarné dans le plus merveilleux oiseau qui eût jamais existé. De plus, il lui donna pour demeure, son propre palais qui est celui que votre compagne a visité au cours de son rêve.
Et les années passèrent. Or sous sa nouvelle forme d’oiseau, le prince de Pangolie demeurait au courant des évènements qui se passaient dans le monde et lorsque les jeunes princes s’assemblèrent à la cœur de votre père, il voulut s’y rendre lui aussi. Il s’était imaginé que ce serait là un simple passe-temps, mais vous ayant vue, il s’éprit pour vous d’un si grand amour qu’il décida sur-le-champ de courir sa chance et de vous conquérir tout en retrouvant sa forme naturelle.
C’est la raison pour laquelle l’oiseau vert s’est présenté à vous trois fois de suite. Il ne peut plus revenir maintenant et croit vous avoir perdue à jamais.
– Mais je l’aime, s’écria la princesse, comment le lui faire savoir ?
La voix s’était subitement arrêtée. Fortunée leva les yeux ; l’apparition avait disparu. Le nuage lui-même avait cessé d’être lumineux et le voile s’était refermé.
– Maman, oh maman ! s’écria Fortunée en se tordant les mains.
– Votre mère est retournée au séjour des Bienheureux, lui dit le prophète, en la relevant. Mais soyez sans crainte, les évènements vont suivre leur cours, si vous savez les seconder.
– Comment le pourrai-je, si je n’ai personne pour me guider, s’écria Fortunée.
– Prenez cet anneau ; il a le pouvoir de rendre invisible celle qui le porte ; je vais en donner un semblable à chacune de vos deux compagnes.
Toutes les trois, vous vous rendrez au palais du prince. Arrivées à la porte principale, vous la toucherez de votre anneau ; aussitôt la porte s’ouvrira ; ainsi en sera-t-il des portes intérieures. Ayant traversé toutes les salles, vous irez vous placer près du bassin de topaze.
Quand les trois oiseaux arriveront pour le bain, vous ne ferez aucun geste ni ne prononcerez aucune parole.
Lorsque la transformation aura eu lieu et que les trois jeunes gens, revenus à leur forme naturelle, se dirigeront vers la salle à manger, vous les suivrez et vous assoirez à table à côté de celui que vous aurez choisi pour votre époux. Vous ne toucherez à aucun plat, mais lorsque le prince aura demandé sa cassette et qu’il s’écriera :
– Voilà le ruban de ma Dame. Hélas ! quand la reverrai-je maintenant ?
Vous enlèverez l’anneau de votre doigt et vous le passerez au doigt du prince. Aussitôt vous deviendrez visible et avant qu’il ait eu le temps de faire un mouvement, vous l’embrasserez sur la joue gauche en disant :
– Me voici, mon prince, votre enchantement est terminé, car je vous aime plus que tout au monde.
Vos deux compagnes agiront de même avec le convive qu’elles auront choisi.
Allez et que le bonheur soit votre partage, car vous l’avez bien mérité par votre constance. Puissiez-vous le conserver toujours.
Les trois pèlerines s’en allèrent donc et à quelques jours de là, ayant passé à leur doigt l’anneau magique, elles se tenaient toutes les trois auprès du bassin de topaze.
Tout arriva ainsi qu’il avait été prédit par le prophète.
Dès que la princesse tout émue eut arraché l’anneau de son doigt et l’eut passé au doigt du prince, celui-ci l’aperçut, mais avant qu’il ait le temps de faire un mouvement, elle lui avait posé, sur la joue gauche, un timide baiser tandis qu’elle lui disait :
– Me voici, mon prince ! Votre enchantement a cessé car je vous aime plus que tout au monde.
À ce moment même, dans le palais royal de Pangolie, le Khan poussait un grand cri et tombait mort sur les marches du trône qu’il avait usurpé.
L’enchantement venait de cesser et les deux compagnons du prince étaient aussi délivrés.
La princesse emmena le jeune homme à son père et celui-ci le trouva si beau et si bien fait qu’il ne regretta plus le long délai que sa fille lui avait imposé.
Les noces furent donc décidées ainsi que celles des deux suivantes. Les trois cérémonies eurent lieu le même jour et jamais auparavant avait-on vu fête plus magnifique.
Les trois couples furent parfaitement heureux : Le secrétaire et la dame d’honneur devinrent grands maîtres du palais tandis que l’écuyer et la lavandière étaient faits l’un grand chambellan et l’autre, dame d’atours.

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samedi 24 mars 2012

Tristan et Iseut (2)

L’histoire de Tristan et Iseut (ou Iseult, Yseut, Yseult) a traversé les siècles pour intégrer la littérature. Elle est d’origine celtique, mais ce sont les poètes normands qui en ont fait les premières rédactions qui nous sont conservées.

Herbert James Draper (1863–1920) Tristan et Iseult 1901 http://1.bp.blogspot.com/_-H-t-Wz1VNU/SlgbWTMRIAI/AAAAAAAAEkY/uIu4x0MytIw/s1600-h/Draper_Tristram%26Yseult-study_100.jpg This image (or other media file) is in the public domain because its copyright has expired.

Origine du mythe
Les textes
Issue de la tradition orale, la très populaire histoire de Tristan et Iseut fait son entrée dans la littérature écrite au XIIe siècle. Plusieurs textes différents ont vu le jour, dont les célèbres versions de Béroul et de Thomas d'Angleterre, certains ont été malheureusement perdus comme celui de Chrétien de Troyes, aucun de ceux qui nous sont parvenus n'est intégral. Entre 1900 et 1905, Joseph Bédier a reconstitué une version « complète » de la légende à partir de Béroul, Thomas d'Angleterre, Eilhart von Oberge et de fragments anonymes. Son ouvrage a fait redécouvrir l'histoire et est devenu la version de référence pour les lecteurs non spécialistes du XXe siècle.

The woodcut from the legend Tristan and Isolde. 1484 Kay Körner, Dresden (Saxony) Woodcut:Anton Sorg from AugsbourgThis image (or other media file) is in the public domain because its copyright has expired.

Le Roman de Tristan est l'œuvre du Normand Béroul. Les critiques diffèrent sur la date de sa rédaction. La version communément admise est que la première partie (jusqu'au réveil dans le Morrois) date de 1170, et que la deuxième partie a été rédigée plus tardivement. Incomplet, le manuscrit conservé est une copie de la fin du XIIIe siècle. Il constitue ce qu'on appelle généralement la « version commune » de la légende de Tristan.
Le Tristan de Thomas d'Angleterre date de 1175. On l’a baptisé « version courtoise », en raison de la profondeur du développement de la psychologie des personnages. Cependant, la matière même du mythe de Tristan fait que cette version s’inscrit en opposition avec nombre de codes de la tradition courtoise.
Deux manuscrits racontent un épisode où Tristan s’est déguisé en fou pour revoir Iseut ; ils s’appellent tous deux Folie Tristan. La Folie Tristan d’Oxford est généralement rattachée au roman de Thomas et la Folie Tristan de Berne à la version dite commune de Béroul.
Marie de France traite aussi cette histoire dans le Lai du Chèvrefeuille. Il a sans doute été composé entre 1160 et 1189.

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Lanzelet de Ulrich von Zatzikhoven, écrit vers l'an 1200, où Tristan est un chevalier de la cour d'Arthur.
Dans Le Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu, écrit également vers 1200, Tristan organise, avec le Roux de Montescler, le tournoi de Valedon, où s'illustrent de nombreux chevaliers, dont Tristan lui-même, Gauvain et surtout Guinglain, le fils de Gauvain.
Le poète allemand Eilhart von Oberge compose entre 1170 et 1190, en grande partie d'après Béroul, la première version de l'histoire en moyen haut allemand, Tristrant.
Le poète allemand Gottfried von Strassburg a composé un Tristan und Isolde vers 1210, sans doute inspiré de la version de Thomas d’Angleterre.
La saga de Tristan et Iseut, écrite en 1226 par Frère Robert à l'intention du roi Håkon IV de Norvège, est un récit complet reprenant de nombreux éléments du Tristan de Thomas d'Angleterre et du Roman de Tristan de Béroul, auxquels ont été ajoutées quelques traces de mythologie scandinave.
Le Roman de Jaufré (Anonyme, début du XIIIe siècle), fait évoluer le personnage de Tristan pour en faire un chevalier de la Table Ronde, à la cour du roi Arthur.
Dans le Tristan en prose (Luce del Gat et Hélie de Boron, deux chevaliers-écrivains, XIIIe siècle) et le cycle Post-Vulgate qui le reprend en partie, Tristan participe à la Quête du Graal.
Version anglaise de Thomas Malory, The Book of Sir Tristram de Lyones (aussi appelé Le Morte D'Arthur, XVe siècle)


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Une origine celtique

L’origine de l'histoire est incertaine, mais la légende serait pour une bonne partie due aux apports de différents peuples celtes (dont les Gallois, les Cornouaillais, les Bretons armoricains) de l’aire culturelle brittonique. Certains critiques comme Bédier, Golther ou Schoeperle situent le texte initial de la légende dans la première moitié du XIIe siècle, d’autres comme Carney le font remonter au VIIIe siècle. Cependant, l’existence même d’un premier récit unique et complet à la base de ceux qui nous ont été conservés est sujette à caution. La légende ne s'est probablement pas constituée en une seule fois, mais développée progressivement de manière orale et transmise de génération en génération, puis au fil des réécritures, des réinterprétations, et d’enrichissements ou déformations culturels ou géographiques. En se fondant notamment sur les éléments les plus archaïques de la légende, on peut cependant supposer que les bardes gallois, à l'origine des premiers écrits connus sur Tristan (les triades), se sont eux-mêmes inspirés d'une légende de la littérature celtique, qui a pour protagonistes les amoureux Diarmaid et Grainne. Nombre de motifs présents dans cette légende se retrouvent dans les récits de Tristan. On a aussi pu donner comme autre source du mythe la légende de Deirdre et de Noise.

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Influence des romans antiques
Même si les motifs de Tristan sont directement liés à ceux de mythes celtiques, il est difficile d’établir des relations entre les romans antiques et les romans de Tristan, notamment celui de Thomas. En effet, les caractéristiques les plus originales de ce dernier par rapport à la version commune, comme la multiplication des monologues et des commentaires au détriment du récit pur, semblent empruntées au roman antique. Elles sont la base d’une réflexion sur l’amour au sein même du roman qui se rapproche des préoccupations de certains romans antiques. Surtout, et ici de façon plus générale, les romans de Tristan, même si aucun n'est complet, retracent le parcours du héros de sa naissance jusqu’à sa mort. Ils se caractérisent par ce que Baumgartner appelle dans son étude Tristan et Iseut : de la légende aux récits en vers une « structure biographique » qui calque « le temps du récit sur le modèle du temps humain ». Cette structure est héritée en droite ligne des romans antiques.

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Les romans de Tristan et la tradition courtoise
La présence du terme de fin'amor dans le manuscrit de Béroul comme celle d’un véritable discours sur l’amour chez Thomas peuvent induire en erreur et amener à rapprocher trop rapidement les romans de Tristan du genre du roman courtois. La différence majeure tient à ce que dans la tradition courtoise, le désir est unilatéral (de l’homme vers la femme objet de désir) et est absolument maîtrisé et canalisé dans le but de produire le discours amoureux qui constitue la matière même de l'œuvre. Or ce qui fonde les romans de Tristan et au-delà la légende même de Tristan et Iseut, c'est l’incapacité des deux amants à maîtriser leur désir. Quand le désir dans la tradition courtoise est fécond parce qu’il n'est jamais réalisé et permet au poète de chanter son amour, le désir dans les romans de Tristan, en raison du philtre, est toujours déjà réalisé, et constitue une source d’angoisse plus qu’un sujet d’exaltation. Au culte du désir de la tradition courtoise les romans de Tristan substituent l’image d'un désir destructeur, qui constitue même un contre-modèle dont on doit détourner les jeunes générations. Le récit de cette passion funeste doit chez Thomas prévenir les nouveaux amants.
Encuntre tuiz engins d'amur !
(Contre tous les pièges de l'amour). Cependant, une interprétation purement négative du désir dans les romans de Tristan serait biaisée ; on peut également voir dans la mort des amants la réalisation suprême d’un amour qui dépassait nécessairement les bornes du monde des hommes. Il reste que le désir dans les romans de Tristan est, contrairement à sa position dans les romans courtois, à la fois réciproque et impossible à maîtriser.

Edmund Blair Leighton (1853–1922) 1902 huile sur toile 128,52 × 147,32 cm Collection particulière Art Renewal Center Museum, image 13495.Autorisation Public domain.

La légende
Ce résumé n’est qu’une courte synthèse tant la légende connaît de versions et de développements différents, parfois contradictoires.

Rivalen, roi de Loonois a épousé Bleunwenn (nom breton signifiant «’’Blanche-Fleur’’ »), la sœur de Marc’h, roi de Cornouaille en Armorique. Il confie sa femme à son maréchal Rouhault. Plus tard, Rivalen se fait tuer par son ennemi, Morgan, lors d'un guet-apens, avant la naissance de Tristan. Il faut noter que Blanchefleur, la mère de Tristan, meurt peu après l'accouchement.
Tristan est alors recueilli chez son oncle, le roi Marc, et y réside pendant plusieurs années.


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L’enfant est recueilli et élevé par son oncle, le roi Marc’h, en Bretagne armoricaine. Ce dernier devait s’acquitter du paiement d’un tribut auprès du roi d’Irlande. Quelques années plus tard, Tristan décide d’en finir avec cette coutume et quand il arrive dans l’île, il doit combattre le géant Morholt, le beau-frère du roi. Tristan reçoit un coup d’épée empoisonnée, mais il blesse mortellement le géant qui, dans un dernier souffle, lui indique qu’Iseut, la fille du roi, a le pouvoir de neutraliser le poison. La jeune fille guérit Tristan de ses maux sans qu’elle sache qu’il a tué son oncle Morholt. Une fois rétabli, il reprend la mer et retourne près de son oncle.

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Marc’h souhaite que son neveu lui succède à la tête de la Cornouaille, mais des seigneurs s’y opposent, préférant une succession directe. Le roi décrète qu’il épousera celle à qui appartient le cheveu d’or, déposé le matin même par un oiseau. Tristan se souvient d’Iseut et suggère une ambassade auprès du roi d’Irlande. À peine débarqué, surgit un terrible dragon qu’il doit combattre et occire non sans avoir été blessé. Pour la seconde fois, il est soigné par la fille du roi. Iseut voit que l’épée du chevalier porte une marque qui correspond à un morceau de fer, retrouvé dans le crâne de Morholt ; elle comprend que c’est Tristan qui a tué son oncle, mais renonce à toute idée de vengeance. Il s’acquitte de sa mission et le père accepte que sa fille épouse le roi de Cornouaille, ce qui est une manière d’effacer les différends entre les deux royaumes. Iseut éprouve quelque ressentiment du peu d’intérêt que lui manifeste Tristan, mais s’embarque pour la Bretagne.

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La reine d’Irlande remet un philtre magique à Brangien, la servante d’Iseut qui est du voyage. Il est destiné aux nouveaux mariés le soir de leur nuit de noces. La puissance du philtre est telle qu’après absorption, les amants sont éternellement épris et heureux, et qu’une séparation leur serait insupportable, voire fatale. Durant la navigation entre l’île et le continent, par une chaude soirée de la Saint-Jean, croyant se désaltérer avec de l’eau, Tristan boit du breuvage magique et en offre à Iseut. L’effet est instantané. En dépit de ce nouvel amour indéfectible, la jeune fille épouse le roi Marc’h, mais le soir des noces, c’est la servante Brangien (la servante irremplaçable, vraie magicienne) qui prend place dans le lit du roi car elle est toujours vierge, ce qui n’est pas le cas d’Iseut, laquelle va se glisser dans les draps de son mari (qui lui aussi a bu le philtre et est donc amoureux aveugle) au petit matin après avoir passé la nuit dans les bras de Tristan.

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 Après de multiples péripéties, les amants prennent la fuite et se réfugient dans la forêt sombre et impénétrable du Morrois, fuyant toute âme qui vive. Au bout de trois ans, comme l’avait décidé la reine d’Irlande, mère d’Iseut, la magie du philtre s’éteint le jour de la Saint-Jean. Après un long temps de recherche, le roi les surprend endormis dans la grotte qui les abrite, l’épée de Tristan plantée dans le sol entre eux deux. Le roi pense qu’il s’agit d’un signe de chasteté et respecte la pureté de leurs sentiments. Il remplace l’épée par la sienne, met son anneau au doigt d’Iseut et s’en va. Au réveil, ils comprennent que le roi les a épargnés et leur a pardonné. Le charme ayant cessé d’agir, ils conviennent à « gran dolor » de se séparer, Iseut retourne près du roi Marc’h. Mais si après trois ans ils ne s’aiment plus de manière magique, ils continuent cependant à s’aimer de manière « humaine » avec maintenant le venin de la jalousie qu’ils n’avaient pas connu avant.

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Le roi Marc reprend sa femme en grand honneur mais bannit néanmoins Tristan à cause de la jalousie de certains de ses barons. Après avoir longuement hésité Tristan s’en va dans l’île de Bretagne où il finit par épouser Iseut aux mains blanches, dont la beauté et le nom (qui a un caractère magique) lui rappelle celle d’Iseut la blonde. Son occupation principale est la guerre et lors d’une expédition, il est gravement blessé. 

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Une fois de plus, seule Iseut la Blonde peut le sauver. Il la fait réclamer en convenant que le bateau revienne avec une voile blanche si elle accepte de le secourir. Iseut arrive alors dans un vaisseau à la voile blanche, mais l’épouse de Tristan, Iseut aux Blanches Mains qu’il n’a jamais « honorée », malheureuse de jalousie, lui annonce que la voile est noire. Se croyant abandonné par celle qu’il aime, il se laisse mourir (ou se tue d’un coup d’épée). Iseut la blonde, arrivée près du corps de Tristan, meurt à son tour de chagrin. Le roi Marc’h prend la mer, ramène les corps des amants et les fait inhumer en Cornouaille, l’un près de l’autre. Une ronce pousse et relie leurs tombes. D’autres disent que c’est un rosier qui fleurit sur la tombe d’Iseut et une vigne qui orna celle de Tristan, et tant ils sont liés l’un à l’autre que quiconque ne sut et ne saura les séparer.


 Tristan et Iseut à la fontaine, épiés par le roi Marc, détail d'un panneau de coffret. Ivoire, Paris, 1340-1350. H. 6 cm (2 ¼ in.) Musée du Louvre Department of Decorative Arts, Richelieu, first floor, room 3. Musée du Louvre, Département des Arts décoratifs, France Numéro d'inventaire     OA 10958 Mode d'acquisition Purchase, 1983 Source/Photographe Jastrow (2006) Domaine publique

Écrits contemporains
Tristran, poème de Gérard Cartier (Obsidiane, 2010), restitue l’ambigüité que les altérations du temps donnent aux anciens manuscrits. L'auteur interprète librement la légende, transportée à la fin du dernier siècle, au milieu de la crise irlandaise qui secoue alors le Royaume-Uni : mais seul importe l’amour sauvage et désespéré unissant les amants, qui ne peut se résoudre que dans la mort : Ils veulent subir cette passion qui les blesse / Et que toute leur raison condamne...

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Yann Brekilien, dans son roman Iseult et Tristan (noter l’inversion des prénoms), replace l’histoire dans son contexte mythologique afin de montrer le mythe dans son sens primitif. Il redonne à Iseut la place qu’avait la femme celte dans la société, c’est-à-dire l’égale de l’homme (voir la reine Medb qui déclenche la Razzia des vaches de Cooley, pour égaler en patrimoine son époux, le roi Ailill). Elle est l’initiatrice de la fuite avec son amant, affirmant son indépendance, ce qui était inconcevable pour les trouvères normands.

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La restitution de René Louis est aussi très intéressante dans la mesure où l'auteur a adopté un point de vue plus archaïque, moins courtois, moins chrétien aussi, en un mot plus celtique que celui de Joseph Bédier. Ceci apparait particulièrement dans le chapitre nommé Le serment ambigu - où c'est la ruse d'Iseut et plus encore celle de Brangien qui est à l'œuvre, et non Dieu comme dans Bédier avec le fer rouge - ainsi que dans l'épisode de L'eau hardie qui renvoie directement à la tradition irlandaise à travers le conte de Diarmaid et Grainne. N'oublions pas que Iseut est la fille du roi d'Irlande, que son frère le Morholt est un géant, et sa mère une magicienne experte en boires herbés. Or Iseut a appris la science de sa mère. Quand à la fin, Tristan blessé la requiert c'est par amour bien sûr mais aussi parce qu'elle est la seule à pouvoir trouver le remède à la blessure empoisonnée (comme la Reine d'Irlande l'avait fait des années auparavant avec la blessure qu'il avait subie du Morholt). Iseut est un des plus beaux exemples de ces femmes que nous montre la tradition celtique : femmes libres qui choisissent leur destin, dut-il les mener à la mort, et n'hésitant pas pour cela à user d'artifices puisque par essence, chez les Celtes toutes les femmes sont fées. 

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Très intéressants à ce sujet les notes et commentaires en fin d'ouvrage notamment à propos des rapports entre le philtre d'amour et la geis (parole aux vertus magiques) si prégnante dans la tradition irlandaise. Chez René Louis, Brangien la servante ne se trompe pas, elle sert le vin herbé en toute connaissance de cause (avec l'accord plein et entier d'Iseut) en prononçant bien haut "Reine Iseut, prenez ce breuvage qui a été préparé en Irlande pour le roi Marc !" Or Tristan n'entend rien. Ce qui montre également que Brangien est bien autre chose qu'une simple servante. Elle nous renvoie aux innombrables "pucelles" du cycle arthurien, toutes qualifiées de sages, preuses et avisées qui sont un avatar tardif des innombrables fées omniprésentes dans les mythes celtiques (voir Lunet dans Yvain de Chrestien de Troyes).

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Tristan et la musique
À partir de cette légende, Richard Wagner a composé un opéra intitulé Tristan und Isolde (création en 1865).
D’autres compositeurs ont brodé autour de ce mythe, dont Karol Szymanowski dans l’une des pièces de ses Masques, Tantris le bouffon, où Tantris, inversion de Tristan, se déguise en bouffon afin d’essayer d’approcher Iseut ; ce morceau est inspiré par la pièce de théâtre d’Ernst Hardt.
Ẁurdah Ïtah de Magma (bande originale du film Tristan et Iseult) en 1974.
Frank Martin a également composé un opéra intitulé Le Vin herbé, dont le livret est plus directement inspiré par la légende médiévale que le livret de Wagner.
Joel Cohen, Tristan et Iseult : une légende du Moyen-Age en musique et en poésie, enregistré en 1987 à Boston, Church of the Covenant, avec Andrea von Ramm (mezzo-soprano), Anne Azéma (soprano), Henri Ledroit (haute-contre), Ellen Hargis (soprano), Richard Morrison (baryton), William Hite (ténor), édité par Warner en 1989.
Bruno Giner composa en 2003 une musique de scène pour La Chambre aux images, spectacle pour conteur, flûtes à bec, viole de gambe et petites percussions, dont livret de Clément Riot est également directement inspiré par la légende médiévale
Jean-Louis Murat reprend l'histoire de Tristan et Iseut dans son album Tristan, sorti en 2008.

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Spectacle musical
2001 : Tristan et Yseult, légende musicale de Pierre Cardin

Filmographie
1911 : Tristan et Yseult d'Albert Capellani,
1920 : Tristan et Yseult de Maurice Mariaud, scénario de Franz Toussaint en collaboration avec Jean-Louis Bouquet,
1943 : L'Éternel Retour de Jean Delannoy, écrit par Jean Cocteau, avec Jean Marais et Madeleine Sologne,
1972 : Tristan et Iseult d’Yvan Lagrange (durée 1 heure) avec une musique du groupe Magma,
1998 : Le Cœur et l'Épée de Fabrizio Costa, non traduit ni diffusé en France,
2002 : Tristan et Iseut, film d'animation de Thierry Schiel,
2006 : Tristan & Yseult de Kevin Reynolds, avec James Franco et Sophia Myles, produit par Ridley Scott et Tony Scott

Bibliographie
Emmanuèle Baumgartner, Tristan et Iseut, De la légende aux récits en vers, Paris, P.U.F, 1993
Jean-Charles Huchet, Tristan et le sang de l'écriture, Paris, P.U.F, 1990
Jacques Ribard, Le Tristan de Béroul, un monde de l'illusion ?, in Du mythique au mystique. La littérature médiévale et ses symboles, Paris, Champion, 1995
Rougemont, L'amour et l'occident
Michel Zink, Introduction à la littérature française du Moyen Âge, Paris, Le livre de poche, 1993

Romans/récits
Yann Brekilien, Iseult et Tristan, Éditions du Rocher, Monaco, 2001, (ISBN 2-268-04007-0)
Joseph Bédier, Tristan et Iseut, Éditions Beauchemin, coll. « Parcours d'une œuvre », Montréal, 2001 (ISBN 2-7616-1228-0)
Jacques Chocheyras, Le Roman de Tristan et Iseut la Blonde, Cristel, Saint-Malo, 2002, (ISBN 2844210260)
Thierry Jigourel, Merlin, Tristan, Is et autres contes brittoniques, Jean Picoullec, Paris, 2005, (ISBN 2-86477-213-2)
René Louis, Tristan et Iseult, LGF - Livre de Poche, Paris, 1972, (ISBN 978-2253004363)
Gottfried de Strasbourg, Tristan, traduit du moyen haut allemand pour la première fois en vers assonancés par Louis Gravigny, Göppingen, Kümmerle Verlag, 2008, (ISBN 978-3-86758-00-7)

Bande dessinée
Xavier Josset, Frédéric Bihel, La quête de la fille aux cheveux d'or, Éditions du Lombard, coll. « Histoires et légendes », Bruxelles, 1991 (ISBN 2-8036-0908-8)
Chauvel, Lereculey, Simon, Arthur une épopée celtique, Tome 5 : Drystan et Esyllt, Éditions Delcourt, coll. « Conquistador », Paris, 2002 (ISBN 2-84055-806-8)

Gallica
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http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000417b.r=.langFR.swf

Wikipédia

samedi 17 mars 2012

Jeune fille au gobelet. Encre, rehauts de couleurs et d'or sur papier. Iran, Isfahan, milieu du XVIIe siècle. Muhammad ‘Alî (signature) Musée du Louvre Department of Islamic art, Richelieu, lower ground floor, room 13 Source/Photographe Jastrow (2006) Cette image est dans le domaine public car son copyright a expiré.


Une miniatures que je trouve très belle
Je trie des photos de Hollande et je reviens vous voir bientôt.
Gros bisous à tous

lundi 12 mars 2012

La religion de Monsieur Pleur Léon Bloy

Léon Bloy Histoires désobligeantes

La Religion de Monsieur Pleur

Généralement, les individus qui ont excité mon dégoût en ce monde étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux coquins que j’ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je pense à eux, à eux tous sans exception, avec plaisir et bienveillance.

Thomas de Quincey

à Paul Adam.

L’aspect de ce vieillard fécondait la vermine. Le fumier de son âme était tellement sur ses mains et sur son visage qu’il n’eût pas été possible d’imaginer un contact plus effrayant. Quand il allait par les rues, les ruisseaux les plus fangeux, tremblant de refléter son image, paraissaient avoir l’intention de remonter vers leur source.

Sa fortune, qu’on disait colossale et que les bons juges n’évaluaient qu’en pleurant d’extase, devait être cachée dans de furieux endroits, car nul n’osait hasarder une ferme conjecture sur les placements financiers de ce cauchemar.

Il se disait seulement que, diverses fois, on entrevit sa main de cadavre dans certaines manigances d’argent qui avaient abouti à des débâcles sublimes dont quelques éleveurs de grenouilles le supposaient artisan.

Il n’était pas juif, cependant, et lorsqu’on le traitait de « vieille crapule » il avait une manière douce de répondre : Dieu vous le rende ! qui faisait courir, sur l’échine des plus roublards, un léger frisson.

L’unique chose qui parût certaine, c’était que ce guenilleux effroyable possédait une maison de haut rapport dans l’un ou l’autre des grands quartiers excentriques. On ne savait pas exactement. Il en possédait peut-être plusieurs.

La légende voulait qu’il couchât dans un antre obscur, sous l’escalier de service, entre le tuyau des latrines et la loge du concierge que ce voisinage idiotifiait.

Ses quittances de loyer étaient, m’a-t-on dit, délivrées, par économie, sur des déchirures d’affiches que des locataires pleins d’entregent revendirent à des collectionneurs astucieux.

On racontait aussi l’histoire, devenue fameuse, d’une soupe fantastique trempée régulièrement le dimanche soir et qui devait le nourrir toute la semaine. Pour ne pas brûler de charbon, il la mangeait froide six jours de suite.

Dès le mardi, naturellement, cette substance alimentaire devenait fétide. Alors, avec les révérencieuses façons d’un prêtre qui ouvre le tabernacle, il prenait, dans une petite armoire scellée au mur et qui devait contenir d’étranges papiers, une bouteille de très vieux rhum vraisemblablement recueillie dans quelque naufrage.

Il en versait des gouttes rares dans un verre minuscule et se fortifiait à l’espoir de les déguster aussitôt après avoir englouti son cataplasme. L’opération terminée :

― Maintenant que tu as mangé ta soupe, disait-il, tu n’auras pas ton petit verre de rhum !

Et déloyalement, il reversait dans la bouteille le précieux liquide. Recommandable finesse qui réussissait toujours, depuis trente ou quarante ans.

Jamais un spectre ne parut être aussi complètement dénué de style et de caractère. Il avait beau ressembler par ses haillons, et sans doute, par quelques-unes de ses pratiques, aux youtres les plus conspués de Buda-Pesth ou d’Amsterdam, l’imagination d’un Prométhée n’aurait pu découvrir en lui le moindre linéament archaïque.

Le surnom de Schylock, décerné par de subalternes imprécateurs, révoltait comme un blasphème, tellement cet avare n’exprimait que la platitude ! Il n’avait de terrible que sa crasse et sa puanteur de bête crevée. Mais cela encore était d’un modernisme décourageant. Son ordure ne lui conférait la bienvenue dans aucun abîme.

Il ne réalisait, en apparence, du moins, que le Bourgeois, le Médiocre, le « Tueur de cygnes », comme disait Villiers, accompli et définitivement révolu, tel qu’il doit apparaître à la fin des fins, quand les Tremblements sortiront de leurs tanières et que les sales âmes seront manifestées au grand jour !

S’il pouvait être innocent de prostituer les mots, il aurait fallu comparer M. Pleur à quelque horrible prophète, annonciateur des vomissements de Dieu.

Il semblait dire aux individus confortables que dégoûtait sa présence :

― Ne comprenez-vous pas, ô mes frères, que je vous traduis pour l’éternité et que mon impure carcasse vous reflète prodigieusement ? Quand la vérité sera connue, vous découvrirez, une bonne fois, que j’étais votre vraie patrie, à tel point que, venant à disparaître, la pestilence de vos esprits me regrettera. Vous aurez la nostalgie de mon voisinage immonde qui vous faisait paraître vivants, alors que vous étiez au-dessous du niveau des morts. Hypocrites salauds qui détestez en moi le dénonciateur silencieux de vos turpitudes, l’horreur matérielle que je vous inspire est précisément la mesure des abominations de votre pensée. Car enfin, de quoi pourrais-je donc être vermineux, sinon de vous-mêmes qui me grouillez jusqu’au fond du cœur ?

Le regard du drôle était particulièrement insupportable aux femmes élégantes qu’il paraissait exécrer, les fixant parfois d’un rayon plus pâle que le phosphore des charniers, œillade funèbre et visqueuse qui se collait à leur chair, comme la salive des brucolaques, et qu’elles emportaient en bramant d’effroi.

― N’est-il pas vrai, mignonne, croyaient-elles entendre, que tu viendras à mon rendez-vous ? Je te ferai visiter ma fosse gracieuse et tu verras la jolie parure d’escargots et de scarabées noirs que je te donnerai pour rehausser la blancheur de ta peau divine. Je suis amoureux de toi comme un chancre, et mes baisers, je t’assure, valent mieux que tous les divorces. Car vous puerez un jour, ma souris rose, vous puerez voluptueusement à côté de moi, et nous serons deux cassolettes sous les étoiles…

Mais il eût été difficile, encore une fois, malgré ce regard atroce, de donner un signe qui pût être appelé caractéristique de ce M. Pleur.

La voix seule, peut-être, ― voix d’une douceur méchante et qui suggérait l’idée d’un impudique sacristain chuchotant des ignominies.

Il avait, par exemple, une manière de prononcer le mot « argent » qui abolissait la notion de ce métal et même de sa valeur représentative.

On entendait quelque chose comme erge ou orge, selon le cas. Souvent aussi, on n’entendait rien du tout. Le mot s’évanouissait.

Cela faisait une espèce de pudeur soudaine, une draperie tombant tout à coup au-devant du sanctuaire, une crainte inopinée de paraître obscène en dépoitraillant l’idole.

Imaginez, si la chose vous amuse, un sculpteur fanatique, un Pygmalion sanguinaire et doucereux, cherchant avec vous le point de vue de sa Galathée, et vous faisant reculer sournoisement jusqu’à une trappe ouverte pour vous engloutir.

C’était si fort, cette passion jalouse pour l’Argent, que quelques-uns s’y étaient trompés. On avait attribué d’horribles vices à ce dévot impénitent de la tirelire et du coffre-fort, ― soupçons injustes mais accrédités par quelques exégètes savants de la vie privée d’autrui qui l’avaient surpris en de mystérieux colloques de trottoir avec des femmes ou des enfants.

Son culte s’exprimait parfois en de telles circonlocutions extatiques, le baveux éréthisme de sa ferveur atténuait si étrangement sa physionomie de fossoyeur calciné, et de si déshonnêtes soupirs s’exhalaient alors de son sein, que les vases de moindre élection dans lesquels il laissait tomber sa rare parole, étaient excusables, après tout, de ne pas sentir passer, entre eux et lui, l’hypocondriaque majesté de l’Idolâtrie.

On me dispensera, je veux l’espérer, de faire connaître les raisons d’ordre exceptionnel qui déterminèrent un commerce d’amitié entre moi et ce personnage sympathique.

J’étais jeune, alors, très jeune même, et facilement accessible à l’enthousiasme. M. Pleur se fit un plaisir de m’en saturer en se dévoilant à moi.

Je crois être le seul qui ait reçu ses confidences. J’ajoute que ce souvenir m’a fort aidé à supporter une destinée plus que chienne et, le personnage étant mort, il y a bien longtemps déjà, ma conscience me presse, aujourd’hui, de témoigner en faveur de ce méconnu.

Quelques hommes de ma génération peuvent se rappeler sa fin tragique, arrivée dans les dernières années de l’Empire, et qui fit un assez grand bruit.

L’assassinat, dont les gazettes m’apportèrent les détails jusqu’aux environs du Cap Nord, était assurément de l’espèce la plus banale et les chenapans qui le perpétrèrent étaient peu dignes, il faut l’avouer, de la célébrité qu’ils obtinrent.

Le vieillard avait été simplement étranglé sur sa couche nidoreuse par des bandits jusqu’alors privés de notoriété et qui n’avouèrent d’autre mobile que le vol.

Mais certaines circonstances relatives seulement au passé de la victime et demeurées inexplicables, exercèrent en vain, quelques mois, la sagacité des contemporains.

Enfin on crut deviner ou comprendre que M. Pleur n’avait pas été ce qu’il paraissait être.

Bref, les assassins malchanceux, qui, d’ailleurs, se laissèrent prendre avec une extrême facilité, n’avaient pu découvrir le moindre trésor dans la tanière de l’avare et, quoique ce dernier fût mort intestat et sans héritiers naturels, le Domaine de l’État ne put étendre ses griffes sur aucune propriété mobilière ou immobilière.

Il fut établi que le défunt ne possédait absolument rien… sinon l’intendance viagère et l’usufruit d’une fortune gigantesque inattaquablement aliénée dans les mains d’un certain Évêque.

Impossible de savoir ce qu’étaient devenues les considérables sommes qui avaient dû lui passer par les mains, depuis tant d’années qu’il donnait lui-même quittance à des escadrons de locataires.

Pas un titre, pas une valeur, rien de rien, excepté la fameuse bouteille de rhum vidée par les étrangleurs.

Comme ceci est à peine un conte, j’ai le droit de ne pas promettre une conclusion plus dramatique. Je le répète, je n’ai voulu que donner mon témoignage, le seul, très probablement, que puisse espérer l’ombre courroucée du mort.

Qu’il me soit donc permis de résumer en quelques lignes les paroles assez curieuses qui me furent dites, en diverses fois, par ce solitaire ordinairement silencieux.

Je ne crois pas que je sentirai jamais un si noir frisson qu’en ce lointain jour où, côte à côte sur un banc du Jardin des Plantes, il me fit entendre ceci :

― Mon avarice vous fait peur. Eh bien ! mon petit homme, j’ai connu un prodigue, d’espèce moins rare qu’on ne pense, dont l’histoire vous donnera peut-être l’envie de baiser mes loques avec respect, si vous êtes assez doué pour la comprendre.

Ce prodigue était un maniaque ― naturellement. C’est toujours facile à dire et cela dispense de tout examen profond. C’était même, si vous voulez, un monomaniaque.

Son idée fixe était de jeter le Pain dans les latrines !

Il se ruinait dans ce but chez les boulangers. On ne le rencontrait jamais sans un gros pain sous le bras, qu’il s’en allait, en sautillant d’aise, précipiter dans les goguenots de la populace.

Il ne vivait que pour accomplir cet acte et il faut croire qu’il en éprouvait de furieuses jouissances ; mais sa joie devenait du délire quand l’occasion se présentait d’en offrir le spectacle à de pauvres diables crevant de faim.

Il avait trente mille francs de rente, celui-là, et se plaignait de la cherté du pain.

Méditez attentivement cette histoire vraie qui ressemble à un apologue.

Je n’eus pas le désir de baiser les loques de M. Pleur, mais son récit me fut assez clair, sans doute, car je crus entendre galoper, au-dessous de moi, toute la cavalerie des abîmes.

La dernière fois que je rencontrai ce Platon de la lésine :

― Savez-vous, me dit-il, que l’Argent est Dieu et que c’est pour cette raison que les hommes le cherchent avec tant d’ardeur ? Non, n’est-ce pas ? vous être trop jeune pour y avoir pensé. Vous me prendriez infailliblement pour une espèce de fou sacrilège si je vous disais qu’Il est infiniment bon, infiniment parfait, le souverain Seigneur de toutes choses et que rien ne se fait en ce monde sans Son ordre ou Sa permission ; qu’en conséquence nous sommes créés uniquement pour Le connaître, L’adorer et Le servir, et gagner, par ce moyen, la Vie éternelle.

Vous me vomiriez si je vous parlais du mystère de Son Incarnation. N’importe ! apprenez que je ne passe pas un jour sans demander que Son Règne arrive et que Son nom soit sanctifié.

Je demande aussi à l’Argent, mon Rédempteur, qu’Il me délivre de tout mal, de tout péché, des pièges du diable, de l’esprit de fornication, et je L’implore par Ses langueurs aussi bien que par Ses Joies et par Sa Gloire.

Vous comprendrez un jour, mon garçon, combien ce Dieu S’est avili pour nous autres. Rappelez-vous mon maniaque ! Et voyez à quels emplois la malice des hommes Le condamne !

… Moi, je n’ose plus y toucher depuis trente ans !… Oui, jeune homme, depuis trente ans, je n’ai pas osé porter mes pattes malpropres sur une pièce de cinquante centimes ! Quand mes locataires me paient, je reçois leur monnaie dans une cassette précieuse, en bois d’olivier, qui a touché le Tombeau du Christ, et je ne la garde pas un seul jour.

Je suis, si vous voulez le savoir, un pénitent de l’Argent.

Avec des consolations inexprimables, j’endure pour Lui d’être méprisé par les hommes, d’épouvanter jusqu’aux bêtes et d’être crucifié tous les jours de ma vie par la plus épouvantable misère…

J’avais assez pénétré l’existence mystérieuse de cet homme extraordinaire pour entrevoir qu’il me parlait d’une façon toute symbolique. Cependant les Paroles Saintes aussi rudement adaptées, m’effaraient un peu, je l’avoue.

Il se dressa tout à coup, levant les bras, et je le vois encore, semblable à une potence géminée d’où pendraient les haillons pourris de quelque ancien supplicié.

― On dit assez, par le monde, me cria-t-il, que je suis un horrible avare. Eh bien, vous raconterez un jour que j’avais découvert la cachette, infiniment sûre, dont aucun avare, avant moi, ne s’était encore avisé :

J’enfouis mon Argent dans le Sein des Pauvres !…

Vous publierez cela, mon enfant, le jour où le Mépris et la Douleur vous auront fait assez grand pour ambitionner le suprême honneur d’être incompris.

M. Pleur nourrissait environ deux cents familles, parmi lesquelles on aurait cherché vainement un individu qui ne le regardât pas comme une canaille, ― tellement il était malin !

Mais aujourd’hui, juste ciel ! où donc est la multitude pâle des indigents assistés par le délégataire épiscopal de ce Pénitent ?

dimanche 11 mars 2012

Les Amants de Tolède

Auguste de Villiers de L’Isle-Adam
Histoires insolites
Mercure de France, 1909 (Histoires insolites. L’Amour suprême. Akedysséril, pp. 85-90).

LES AMANTS DE TOLÈDE

À Monsieur Émile Pierre.

Il eût donc été juste que Dieu condamnât l’Homme au Bonheur ?
Une des réponses de la Théologie romaine à l’objection contre la Tache originelle.

Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures, au fronton de l’Official, à Tolède — et, entre toutes, le Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule, armoiries du Saint-Office.
Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze : au delà du seuil, de quadrilatérales marches de pierre exsurgeaient des entrailles du palais, — enchevêtrement de profondeurs calculées sur de subtiles déviations de la montée et de la descente. — Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète, les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir des familiers ; — les autres, en de longs corridors, froids et interminables, vers divers retraits… — des réfectoires, la bibliothèque.
En l’une de ces chambres, — dont le riche ameublement, les tentures cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux, tranchaient sur la nudité des autres séjours, — se tenait debout, cette aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la rosace d’un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes, un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant, sans doute, sous le cilice invisible qu’il ne quittait jamais, il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de Torquemada.
Autour de lui, dans l’immense palais, un effrayant silence tombait des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l’air que les pierres ne cessent de glacer.
Soudain le Grand-Inquisiteur d’Espagne tira l’anneau d’un timbre que l’on n’entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa tenture, tourna dans l’épaisse muraille. Trois familiers, cagoules baissées, apparurent : — sautant hors d’un étroit escalier creusé dans la nuit, — et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un éclair ! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu’une lueur rouge, réfractée par quelque souterraine salle, éclairât la chambre ! et qu’une terrible, une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus, si affreux, — qu’on ne pouvait distinguer ni pressentir l’âge ou le sexe des voix qui les hurlaient, — passât dans l’entrebâillement de cette porte, comme une lointaine bouffée d’enfer.
Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors, les angles du soleil sur les dalles solitaires qu’à peine heurtait, par intervalles, le claquement d’une sandale d’inquisiteur.
Torquemada prononça quelques mots à voix basse.
L’un des familiers sortit, et, peu d’instants après entrèrent, devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune homme et une, jeune fille, — dix-huit ans, seize ans, sans doute. La distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une haute race, et leurs habits — de la plus noble élégance, éteinte et somptueuse — indiquaient le rang élevé qu’occupaient leurs maisons. L’on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède : Roméo et Juliette !… Avec leur sourire d’innocence étonnée, — et un peu roses de se trouver ensemble, déjà, — tous deux regardaient le saint vieillard.
— « Doux et chers enfants », dit, en leur imposant les mains, Tomas de Torquemada, — « vous vous aimiez depuis près d’une année (ce qui est longtemps à votre âge), et d’un amour si chaste, si profond, que tremblants, l’un devant l’autre, et les yeux baissés à l’église, vous n’osiez vous le dire. C’est pourquoi, le sachant, je vous ai fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli. Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre rang, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la chrétienté.
« Ah ! vous faites bien de vous aimer, jeunes cœurs d’élection ! Moi aussi, je connais l’amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés, ses tremblements célestes ! C’est d’amour que mon cœur se consume, car l’amour, c’est la loi de la vie ! c’est le sceau de la sainteté. Si donc, j’ai pris sur moi de vous unir, c’est afin que l’essence même de l’amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous, par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas ! que de trop longs retards dans la légitime possession l’un de l’autre entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient en devenir distraites ! La fixité de vos songeries allait obscurcir votre pureté natale ! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de ce qui est REEL en votre amour, aviez soif, déjà, de l’apaiser, de l’émousser, d’en épuiser les délices !
« Ainsi soit-il ! — Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur : vous y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis, me bénissant, je l’espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes, c’est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des humains, au rang que Dieu vous assigna. »
Sur un coup d’œil du Grand-Inquisiteur, les familiers, rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur — un peu ravie — n’opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l’un de l’autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très vite l’un contre l’autre de largues rubans de cuir parfumé qu’ils serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués cœur auprès du cœur et lèvres sur lèvres, — bien assujettis ainsi, — sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu’immobilisaient subtilement leurs entraves. L’instant d’après, ils étaient laissés seuls, ; leur intense joie — qui ne tarda pas à dominer leur trouble — et si grandes furent alors les délices qu’ils goûtèrent, qu’entre d’éperdus baisers ils se disaient tout bas :
— Oh ! si cela pouvait durer l’éternité !…
Mais rien ici bas, n’est éternel, — et leur douce étreinte, hélas ! ne dura que quarante-huit heures.
Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres sur l’air pur des jardins : les liens des deux amants furent enlevés, — un bain, qui leur était indispensable, les ranima, chacun dans une cellule voisine. — Une fois rhabillés, comme ils chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada parut et l’austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade, leur dit à l’oreille :
— Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le passé.
Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête : on les attendait ; ce furent des rumeurs de joie !…
Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une sorte de gêne guindée, d’assez brèves paroles, des regards qui se détournaient, et de froids sourires.
Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels et moururent sans postérité, — car, s’il faut tout dire, ils ne s’embrassèrent jamais plus — de peur… de peur que cela ne RECOMMENÇAT !


J'aime beaucoup le cynisme de cet auteur. Si vous le désirez, je vous en donnerai d'autres, de ses textes. 
En ce moment, je finis des rideaux/panneaux, incrustés de ruban et puis un pull de printemps plein de couleurs et de fleurs entre deux plaids ! Et mardi je pars à Amsterdam. Gros bisous à tous.
Claudine