vendredi 20 décembre 2013

La bûche de Noël Jean Vaillant

En ce temps-là, la France s’appelait la Gaule, et la Gaule était couverte de forêts.
Et il y avait, au plus profond de la grande forêt, un bûcheron qui vivait tout seul dans une hutte. Il s’appelait Carnutorix.
Il aimait les grands arbres de la forêt. Il les connaissait, et donnait des noms aux plus beaux. Lorsqu’il en abattait un, cela lui faisait beaucoup de peine. Et pourtant, il fallait bien puisque c’était son métier...
Près de sa hutte, se trouvait un vieux chêne tout tordu, au tronc énorme.
Il y avait des touffes de gui dans les branches. C’est rare, le gui du chêne. Tous les ans, les druides venaient le couper avec une faucille d’or, et ils offraient des sacrifices au génie du tonnerre. Carnutorix avait un peu peur des druides au mystérieux pouvoir : quand il les voyait venir, il se cachait. C’était une sorte de sauvage.
Carnutorix avait une sorte de couteau tranchant qu’un guerrier avait perdu en traversant la forêt. Il fallait aiguiser souvent ce couteau sur un bloc de grès.
Un jour, sans savoir trop ce qu’il faisait, le bûcheron eut une idée bizarre : dans un morceau de chêne bien dur, il se mit à tailler un personnage : une femme. Une femme portant un petit enfant dans ses bras. La statue était fort grossière. Carnutorix n’était pas un grand artiste, mais cette femme lui faisait penser à sa mère qui était morte quand il était tout petit.
Carnutorix eut une idée plus bizarre encore : il installa la statue dans le creux du chêne sacré. De temps en temps, il la regardait avec amour.
Un jour, le bûcheron entendit la voix d’un enfant qui l’appelait. Il n’aimait pas être dérangé dans sa solitude. Il grogna : « Qui donc est venu se perdre par ici ? » Et en même temps, il se sentit envahi par une grande douceur et il trembla.
Il cherchait partout, et ne voyait personne. Mais voici que, levant les yeux, il aperçut la statue dans le creux du vieux chêne, et il lui sembla que celle-ci s’animait. Elle devenait très grande, et la femme était très belle et souriait ; elle présentait son enfant au bûcheron, et son enfant agitait ses petits bras.
Et l’enfant parla :
« Je vais venir sur la terre, disait-Il. Et c’est pour toi que je viens. Pour toi et pour tous les autres. Il faut que tu viennes Me voir dans mon pays d’Orient. »
Carnutorix restait là, tout interdit. Mais la statue ne bougeait plus. Elle avait repris sa forme, elle était redevenue toute petite, et la belle dame ne souriait plus.
Le bûcheron sentit qu’il fallait absolument qu’il s’en aille pour voir le petit enfant. « Qu’est-ce que je pourrais bien lui apporter ? se disait-il. Il faudrait que je lui fasse un cadeau, mais je n’ai rien. »
Il aperçut, devant sa hutte, le tronc d’un chêne qu’il venait d’abattre et qu’il avait déjà ébranché. Avec sa lourde cognée, il débita une énorme bûche et, sans plus réfléchir, ayant jeté sur ses épaules une vieille peau de mouton, ayant serré sa grossière ceinture de cuir, il partit à travers la forêt dans la direction du soleil levant, roulant devant lui le lourd rondin de chêne.
*
Il marcha longtemps, longtemps, sentant toujours en lui cette étrange douceur. Il gagnait sa nourriture en abattant des arbres pour les gens des pays qu’il traversait. Sa force de géant le faisait redouter, mais on voyait bien qu’il n’était pas méchant. Il racontait aux enfants les légendes de sa forêt. Et toujours, il veillait jalousement sur sa belle bûche de chêne dont l’écorce, peu à peu, s’était usée et qui était maintenant lisse comme un galet de rivière.
Il arriva ainsi devant la mer, la mer immense et bleue qu’il n’avait jamais vue. Il la contempla longuement. Comment s’y prit-il pour se faire accepter par le patron d’une barque qui allait appareiller ? Peut-être s’offrit-il comme rameur en montrant avec orgueil ses bras noueux, aux muscles saillants.
Et le long voyage reprit de l’autre côté de la mer. Le bon géant s’étonnait de voir des animaux bizarres, des chameaux qui transportaient des bagages et des hommes...
Carnutorix sentait – il n’aurait su dire pourquoi – que l’enfant mystérieux n’était plus très loin. Bientôt, il le verrait. Et le bûcheron, suivant sa route en roulant toujours sa bûche, se trouva pris dans une étrange caravane qui marchait la nuit et se reposait le jour. Les chameliers se montraient une étoile brillante qui semblait avancer avec eux et leur indiquer le chemin.
Un matin, alors que l’aube faisait pâlir la belle étoile d’or, la caravane arriva dans un petit village et le bûcheron entendit prononcer le nom de Bethléem. Sans savoir comment, Carnutorix se trouva transporté dans une sorte d’étable et là, il aperçut d’abord, assise sur un banc rustique, une dame qui souriait.
Il la reconnut aussitôt et tomba à genoux. C’était la belle dame dont les traits lui étaient apparus lorsque, dans la forêt gauloise, la statue de bois sculpté s’était animée mystérieusement.
La dame tenait dans ses bras le petit enfant...
Les riches personnages de la caravane s’étaient avancés et, eux aussi, s’étaient mis à genoux. Des serviteurs portaient des coffrets, et de ceux-ci l’on tirait maintenant des choses étincelantes : or, perles, pierres précieuses. Des parfums fumaient dans des cassolettes et embaumaient l’air.
Carnutorix se sentit tout à coup très pauvre avec sa bûche. Très pauvre et très ridicule. Le petit enfant était sans doute un fils de Roi. On lui offrait des trésors.
Le géant sentit que les regards de tous se portaient sur lui. Les serviteurs ricanaient et se poussaient du coude. Une telle détresse envahit le cœur du bûcheron qu’il se sentit vieillir de vingt ans, et de grosses larmes tombèrent sur son billot de chêne.
Mais le petit enfant semblait ne pas voir les riches personnages, ni leurs serviteurs, ni les coffrets remplis d’or, ni les cassolettes où fumait l’encens. Il regardait le bûcheron prosterné et ses petits bras faisaient des gestes d’amitié ; et voici que ses petites menottes applaudissaient. Carnutorix s’enhardit et, se traînant sur les genoux, roulant sa bûche devant lui, il s’approcha tout près, riant à travers ses larmes.
Et la belle dame parla :
« Bûcheron, tu es pauvre comme mon Enfant, mais ton cœur est riche parce que tu aimes. Tu n’avais rien, mais tu as voulu donner ce qui te semblait une grande richesse, cette belle bûche de bois capable de brûler clair et de réchauffer les malheureux transis. En vérité, je te le dis, dans tous les siècles et par tous les pays, on brûlera désormais chaque année une belle bûche comme celle-ci en souvenir de la naissance de mon Fils. Sa flamme joyeuse rappellera aux hommes que, pour faire de grandes choses sur la terre, il faut un cœur tout brûlant d’amour. »
 « Et voilà, dit ma mère-grand, la légende de la bûche de Noël. »
Jean VAILLANT.
Recueilli dans Et maintenant, une histoire,
deuxième volume, Fleurus, 1955.

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